Madame Moreno,
Permettez-moi un court préalable. Lorsque j’ai lu votre "lettre à Christian", juste avant de m’absenter pour la période de NOËl, j’ai eu deux réactions instinctives : vous répondre - alors que je n’en ai pas envie en général – et celle de commencer par Chère Caroline... , ce qui ne m’était pas venu jusqu’ici, car je ne me considérais pas des vôtres dans les textes de vous que j’avais lus à ce jour. À mon sens trop cyniques et trop... suffisants ? Par le ton de cette lettre-ci - et peut-être de fait parce que vous avez utilisé ce genre - vous m’êtes devenue plus proche, même si je ne partage pas tout ce qu’elle exprime. J’adhère en grande partie à votre lecture de la situation et non aux conclusions que vous en tirez. Mais le ton me touche. Et, pardonnez-moi, mais si votre désarroi vous rend touchée et touchante, je m’en réjouis. C’est toujours le cœur qui a touché les Québécois en général. Et la passion. Et si René Lévesque n’avait pas mal lu le résultat du Premier Référendum... S’il n’avait pas changé de discours... Je crois que nous l’avions réélu en avril 1981 pour qu’il reprenne le flambeau !
J’ai aussi compris plusieurs des intervenants qui me désespèrent d’habitude en lisant les réponses à cette – belle ! – lettre. Et je me réjouis de la courte mais vibrante missive de votre correspondant, Christian. J’espère qu’il aura ébranlé, le cas échéant, votre goût de démission. Mais comme un de vos répondants, je ne crois pas le « cas échéant ».
Je m’adresserai ici aussi à Monsieur Archambault. Bien que je trouve généralement ses textes un peu longs - !! – je les trouve toujours éclairants et stimulants. Et je les apprécie. Si j’avais à représenter métaphoriquement l’effet que me font respectivement vos propos - je suis une « tripale » - je dirais que lorsque je termine la lecture des vôtres, Caroline, j’ai l’impression de faire partie d’un petit feu qui lutte pour sa survie et dont les derniers tisons viendraient de recevoir une douche d’eau froide. Alors qu’à la lecture de ceux de Monsieur Archambault, j’ai l’impression qu’un tisonnier agite régulièrement la braise pour que les tisons respirent. Je crois que la plupart de ceux qui écrivent ici font partie des tisons de ce feu québécois qui ne veut pas mourir. Et, avec quelques autres, je crois que votre condamnation à mort de la volonté de survie de notre peuple fait preuve de déception, d’impatience – bien légitime - mais aussi d’un certain orgueil et d’une désespérance qui n’est pas de mise. Après vous, la terre va tourner... Personne d’entre nous ne peut porter un tel jugement. Le peuple québécois s’est souvent réveillé au moment où on le croyait le plus endormi. C’est un somnolent. Ce n’est pas un mourant. Rappelons-nous la bataille pour la Loi 101 ! N’eût été de Camille Laurin, on aurait bien pu alors croire les Québécois amorphes à ce sujet ! Et démissionnaires.
Mais je crois hélas, avec vous et Monsieur Charles Laflamme, que le Québec est bel et bien en danger d’être l’objet d’une invasion armée de domicile – on peut être armé de bien des façons, dont de « gros bidous ». Les propos de ce dernier sur la prise éhontée de pouvoir chez-nous - à maints égards, dont ceux qu’il expose, et dans l’ombre - par les nouveaux rois du Monde m’inquiète. Voire même cette convoitise grandissante des Grands d’ailleurs pour les terrains les meilleurs de Charlevoix... ! Je suis en train de lire J.R.M Sauvé et René Boulanger – La bataille de la mémoire – pour comprendre autrement.
J’ai du mal par contre à saisir les propos de Monsieur Verrier. Il appuie, je crois, votre position si ceux qui souhaitent voir naître le pays ne se tournent pas vers un Parti indépendandiste qui ne serait cependant pas tout à fait celui que vous avez dirigé mais un autre avec à sa tête des personnes qui ne sont pas publiquement identifiées. Par ailleurs, il met en garde contre le danger de quitter sa propre famille politique car : « Démissionner trop hâtivement de sa propre famille politique dans l’urgence qui est la nôtre demande hélas mûre réflexion. » Ce qui m’amène à questionner toutes ces virulentes incitations au rejet du PQ que Jacques Parizeau, lui, le seul vrai du PQ selon certains, ne rejette pourtant pas. Une famille politique étant composée d’humains défaillants, elle ne peut jamais être parfaite. Et je crois encore qu’il faut « faire avec » celle qui nous a donné naissance suite à une union qui n’était pas de tout repos non plus - celle du RIN et du MSA. Les gènes des deux camps l’habitent. Quitte à suivre une thérapie familiale à l’interne. Drastique au besoin ! Des cures de désintox, ça existe !
J’ai par ailleurs moi aussi mieux compris la pensée et la désespérance de Monsieur Turcotte, de Matane, qui s’exprime ici, lui aussi, de façon différente de celle qu’il emploie habituellement. Permettez-moi un parallèle : j’ai, comme votre interlocuteur Christian, une grande sympathie pour la personne et la pensée de Pierre Falardeau et ses œuvres en général. Mais lorsqu’il s’exprime en utilisant insultes, sarcasmes et propos vulgaires, je ne comprends pas qui il espère alors toucher. Je peux comprendre sa colère – et je suis d’accord avec Monsieur Dominic Desroches que celle-ci est un carburant nécessaire - mais si le fait de l’exprimer dans ces termes fait en sorte qu’elle frappe un mur comme on dit chez-nous... Le moteur étouffe. Dans certains de vos messages, vous me faisiez, Monsieur Turcotte, le même effet. Je préfère lorsque Falardeau affirme : "Les bœufs sont lents mais la terre est patiente". Je ne sais si vous avez lu Pierre Vadeboncoeur dans La clé de voûte, qui commence son propos par : "Les trois vertus – foi, espérance et charité – traversent chacune la condition humaine contre toute vraisemblance. Elles vont à contre-courant. Elles remontent du fond du destin. Elles représentent l’anti-destin. (...) Elles s’appellent l’improbable, voire presque l’impossible. Elle s’opposent radicalement à ce qui est quasi inévitable dans la réalité humaine." Alors, malgré les apparences, nous ne devons pas cesser d’y croire à ce pays. Et cela n’a rien à voir avec la naïveté ou le jovialisme !
J’aurais envie de continuer, tellement cet échange – lettre et réponses - m’est apparu en général généreux, respectueux, constructif.
Et j’aurais envie, Caroline, que votre lettre, adaptée et dépouillée de toute trace de mépris envers les nôtres mais non de ses vérités, devienne une Lettre aux Québécois et que plutôt que de conclure au désespoir, elle leur renvoie le questionnement et le choix. Et que tous ici, nous nous chargions de la diffuser, diffuser, diffuser... Contrairement à Monsieur Archambault, de qui je partage souvent la pensée par ailleurs, je crois qu’il est parfois heureux de recevoir un choc. Que quelqu’un nous présente un miroir qui nous interroge...
Merci et, en cette toute fin de 2008, je nous souhaite un Québec plus rapidement que nous n’oserions l’espérer. Et que nous y croyions assez pour trouver enfin, tous ensemble, les meilleurs moyens de l’inciter à naître, d’abord dans le cœur de nos concitoyens.
Je nous souhaite pour cela, encore plus de stratèges et plus de sages-femmes !
Solidairement.

