« Moi, je me sens comme un combattant de la souveraineté. Il faut pousser à bout le système canadien pour voir s'il va craquer. On ne l'a jamais fait. »
Salomon Cohen - source

Repenser nos besoins en matière d’immigration

Le Devoir
lundi 28 janvier 2008

La ministre Yolande James a annoncé, à l’automne dernier, l’augmentation des seuils d’immigration de 45 000 à 55 000 individus d’ici 2010. À la suite de la récente sortie publique du démographe Marc Termote sur la situation du français au Québec, le chef de l’Action démocratique du Québec (ADQ), Mario Dumont, dont la position de base était déjà contre cette hausse, réclame un nouveau débat sur la question, car, affirme-t-il, la décision « a été prise sur une base mensongère et grâce à des cachotteries ».

Ce débat mérite en effet d’être relancé, car, non seulement, comme le prétend le chef de l’ADQ, certains éléments peuvent ne pas avoir été pris en considération lors de la décision, mais, par-dessus tout, elle repose sur une vision très simpliste de la réalité.

Dans l’allocution du 11 octobre de la ministre James, nous pouvons lire, à titre d’argument dominant pour justifier la hausse de l’immigration, que « les besoins des régions du Québec sont concrets et pressants. D’ici trois ans, c’est par exemple 35 000 postes qui seront à pourvoir dans Chaudière-Appalaches, 62 000 dans la Capitale-Nationale, 23 000 en Mauricie, 18 000 dans le Bas-Saint-Laurent, 9500 en Abitibi-Témiscamingue. Plus de 680 000 dans tout le Québec ! »

Cette méthode d’analyse n’est certainement pas appropriée pour la mesure des besoins réels du Québec en matière d’immigration. À cette fin, il faut mesurer l’impact potentiel là où il aura lieu. Dans le cas de l’immigration, l’impact se fait essentiellement sentir à Montréal : près de 75 % des immigrants s’installent sur l’île de Montréal et plus de 80 % dans la région métropolitaine. La véritable question à poser est donc : est-ce que Montréal a besoin de plus d’immigrants ?

Prenons l’exemple d’une des régions du Québec nommées dans cette allocution, soit le Bas-Saint-Laurent. De quelle manière une hausse de l’immigration pourrait-elle régler les problèmes mentionnés ? Peu importe le nombre d’immigrants accueillis au Québec, cette région aura le même manque de main-d’oeuvre. Parmi les immigrants arrivés en 2005-06, il n’y en a que 0,2 % qui se sont installés dans cette région (à peine quelques dizaines !).

Coup d’épée dans l’eau

Ainsi, en supposant que les nouveaux immigrants accueillis adoptent les mêmes comportements que ceux des dernières années, même une augmentation des niveaux d’immigration à plus de 500 000 par année (le double du niveau accueilli pour l’ensemble du Canada !) ne suffirait pas pour combler les besoins de cette région, et il en va de même pour les autres.

À moins d’une politique efficace de régionalisation de l’immigration, chose qui n’a jamais réellement donné de résultats concrets et qui, selon toute vraisemblance, est peu susceptible d’en donner dans le futur, il est tout à fait inutile d’augmenter les niveaux d’immigration pour combler les besoins des régions essentiellement rurales ! Ce constat s’observe partout sur la planète : les immigrants internationaux s’installent principalement dans les grandes métropoles. Il serait extrêmement prétentieux de penser pouvoir faire autrement au Québec.

Revenons donc à la véritable question à se poser en ce qui concerne les besoins en matière d’immigration : Montréal a-t-elle besoin de plus d’immigrants ? Laissons parler les chiffres. La région métropolitaine de Montréal bénéficie grandement de la majorité des échanges migratoires interrégionaux, vidant peu à peu d’autres régions. Ainsi, bien qu’un déclin de la population soit à prévoir pour l’ensemble du Québec, le scénario de référence des dernières projections de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) prévoit une hausse soutenue et sans interruption de la population de la région métropolitaine de Montréal.

Les jeunes des régions sont déjà attirés par la métropole et à ceux-ci s’ajoute la très grande majorité des immigrants internationaux. Le manque global de main-d’oeuvre n’est donc pas à Montréal. Au sein de la région de Montréal, c’est essentiellement l’île qui bénéficie de l’immigration internationale. Or, en décembre 2007, le taux de chômage de l’île était de 8,5 %, alors qu’il n’est que de 7 % pour l’ensemble du Québec !

Comment s’en tirent les immigrants ? Selon les dernières compilations de l’ISQ, plus de 10 % des immigrants sont au chômage... la preuve que le bassin de main-d’oeuvre potentielle est là et n’a pas à être renforcé ! Dans certains secteurs de l’économie, il peut en effet y avoir des besoins conjoncturels, mais ce n’est pas en augmentant les niveaux d’immigration que ceux-ci peuvent être comblés, mais plutôt en faisant une meilleure sélection des immigrants ou en faisant la promotion de ces métiers auprès de la population locale.

La peur du déclin

La peur du déclin de la population est nettement présente dans l’imaginaire collectif des Québécois. Cette peur est utilisée par certains politiciens pour faire croire à la population qu’une hausse radicale de l’immigration est essentielle dès maintenant afin d’éviter ce phénomène. Or, les analyses démographiques montrent le contraire. À ce sujet, j’ai soumis un document lors de la Consultation publique sur les niveaux d’immigration. Il s’agit, à quelques détails près, des résultats de mon mémoire de maîtrise. Au moyen de projection utilisant la migration de remplacement, j’ai calculé les besoins futurs en immigration en fonction des niveaux pris dans les prochaines années.

Contrairement aux croyances de plusieurs, plus le Québec accueillera d’immigrants au cours des prochaines années, plus il lui en faudra par la suite afin d’éviter le déclin de la population. Si le Québec accueille 40 000 immigrants à partir de maintenant et conserve ce nombre jusqu’à ce qu’il ne soit plus suffisant pour éviter le déclin de la population (soit d’ici une trentaine d’années), il faudrait augmenter graduellement le niveau pour atteindre une moyenne annuelle d’environ 57 000 à partir de 2050. Le déclin serait alors évité et les effectifs se maintiendraient.

Cependant, si le Québec accueille 60 000 immigrants dès maintenant, il faudrait alors augmenter le niveau à plus de 66 000 immigrants dans le futur. Une hausse de l’immigration dès maintenant ne contribuera donc pas à éviter le déclin futur de la population. Dans les faits, elle ferait augmenter le nombre d’individus à remplacer, d’où la relation entre la hausse des niveaux actuels d’immigration et la hausse des besoins futurs. Cela peut paraître contre-intuitif, mais, de manière objective, par l’utilisation de la migration de remplacement, il est prouvé qu’une hausse trop rapide de l’immigration nuirait plus qu’autrement à la lutte contre le déclin de la population.

Un grand tabou subsiste lorsque l’on parle des niveaux d’immigration. La peur de se faire traiter de « raciste » ou « xénophobe » est grande. Même si cela était injustifié, Mario Dumont l’a appris à ses dépens lorsqu’il a émis le souhait de ne pas hausser dès maintenant les niveaux d’immigration. Or, dans les faits, maintenir le niveau actuel (environ 45 000) signifie néanmoins accepter un très grand nombre d’immigrants : plus que ce qui a été observé depuis 50 ans au Québec et plus que les niveaux de nombreux pays occidentaux, dont les États-Unis et la France (au prorata de la population). Éliminons ce tabou et n’ayons pas peur de nous poser les vraies questions, comme un peuple mature devrait être en mesure de le faire.

***

Guillaume Marois, Étudiant à la maîtrise en démographie à l’Université de Montréal

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