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L’actuelle série « René, le destin d’un chef » et le fait que nous ayons
maintenant accès à de grands pans des archives le concernant 20 ans après
sa mort, donnent ouverture à plusieurs interprétations des événements de
la vie de René Lévesque.
Ainsi, la série « René, le destin d’un chef » nous présente René Lévesque comme un homme tourmenté, alors que plusieurs de ses proches le percevaient comme un homme volontaire qui n’avait pas froid aux yeux. L’homme était beaucoup plus habile et complexe qu’on veut bien nous le montrer à la télévision de la SRC. Quiconque s’est un peu intéressé à la vie de René Lévesque ne peut que constater l’originalité de son parcours.
À l’occasion de la Deuxième Guerre mondiale, il s’engage dans l’Office of War Information (OWI), organisme jumeau de l’OSS, ce dernier étant l’ancêtre de la CIA. Ce sentier non conventionnel pour un jeune Canadien français attire aussitôt l’attention de la GRC qui s’intéresse principalement à lui en raison de son passage dans les services d’information de l’armée américaine. Une filature qui durera quarante ans débute alors.
René Lévesque tisse de nombreux liens d’amitié tant chez les démocrates que les républicains américains qui le considèrent comme un membre de la famille américaine. Si bien, qu’au fil des années, il n’a aucune difficulté à obtenir tout ce qu’il veut de ses amis Américains, comme ce rendez-vous pour interviewer la grande Éléonore Roosevelt. Alors qu’il est correspondant de la CBC en Corée, il peut même accéder avec une certaine facilité aux premières lignes américaines. C’était bien avant la nationalisation de l’électricité.
En décembre 1955, un reportage de René Lévesque au sujet d’un voyage de Lester B. Pearson en Union Soviétique attire l’attention de la GRC. Puis, en 1958 des agents s’intéressent à sa collaboration avec des « communistes » connus au sein de la SRC et à sa relation avec Pierre Trudeau, lui-même considéré comme un communiste. L’entrée de René Lévesque au PLQ en 1960 suscite autant d’intérêt.
Lorsque Jacques Parizeau va à New York emprunter l’argent nécessaire à la nationalisation de l’électricité, il est étonné qu’on lui accorde la ligne de crédit sollicitée sans qu’il n’ait à fournir trop d’explications. La nationalisation de l’électricité se fera grâce à l’appui financier des Américains et malgré l’opposition des grandes banques canadiennes de la rue St-Jacques.
En 1967, une note de la GRC recommande que le dossier de René Lévesque soit classé « top secret ». Il entretient alors un « flirt » avec les souverainistes, mais « jusqu’à maintenant il ne s’est pas engagé », indique une note, avant d’ajouter : « En raison d’autres aspects de son dossier, il est difficile de saisir ses motivations. » Le fait que René Lévesque s’intéresse à l’indépendance intriguait la GRC. En 1968, une conversation interceptée par la GRC indique qu’il se savait probablement suivi.
À la même époque, les services secrets américains sont très actifs au Canada, principalement en raison de l’appui de Pierre Trudeau à Fidel Castro. La présence du consulat cubain à Montréal est la source de nombreuses activités de surveillance. Même s’il était premier ministre du Canada, Pierre Trudeau continuait à être considéré comme un communiste par les Américains, alors que son nom figurait sur une liste de visiteurs indésirables aux États-Unis.
La première allocution importante de René Lévesque après l’élection du PQ en 1976 est prononcée devant l’Economic Club de New York, quelques jours avant son étrange accident qui soulève toujours de nombreuses interrogations. Sa tentative de trouver des appuis aux États-Unis pour le projet de souveraineté-association ne va pas plus loin, alors que s’engage une nouvelle relation diplomatique entre le Québec et la France d’où découlera la fameuse politique de non-ingérence et de non-indifférence. Relations que ne laissaient aucunement présager les vives réactions de René Lévesque au « Vive le Québec Libre » du Général de Gaulle dix ans plus tôt. Nul doute que René Lévesque aurait préféré un appui même voilé des Américains, celui-ci ayant été certainement plus déterminant pour la suite des choses.
Comment interpréter tous ces événements ?
Nous devinons maintenant que la GRC s’est probablement intéressée très tôt à René Lévesque en raison de son enrôlement dans l’OWI et des contacts qu’il a pu établir avec les services de renseignements américains à l’occasion de la Deuxième Guerre mondiale. Ce n’est que plus tard que la GRC sera préoccupée par ses relations avec des communistes comme Pierre Trudeau. Son rapprochement avec les indépendantistes québécois qui ne survient que vingt ans après le début de la filature, soit en 1967, intrigue plus qu’il ne choque la GRC, qui ne semble pas comprendre ses motivations « en raison d’autres aspects de son dossier ».
Est-il possible que la GRC se soit d’abord intéressée à René Lévesque en raison de son passage au sein des services d’information de l’armée américaine, ses relations avec des communistes connus et avec le mouvement indépendantiste ayant probablement été perçues à chacune de ces époques comme des indices d’une certaine collaboration avec les services de renseignements américains ? C’est ce que suggérerait le fait qu’il ait été si tôt suivi par la GRC dès la fin de la guerre.
Ces constatations ne font pas de René Lévesque un agent de la CIA, mais suffisent à alimenter des doutes sur les raisons initiales qui ont pu motiver la GRC à le suivre pendant 40 ans, alors qu’au moment où la décision a été prise de le surveiller, rien ne le destinait à côtoyer plus tard des « communistes » de Cité Libre et de la SRC ou des indépendantistes qui ne faisaient pas encore partie du « portrait » québécois.
Toutefois, le fait qu’il soit devenu indépendantiste dans les années 1960 est cohérent avec le grand respect qu’il vouait au peuple américain qui avait conquis son indépendance et défendu sa liberté à l’occasion des guerres de sécession et d’indépendance. René Lévesque louait le patriotisme américain et le comparait volontiers aux aspirations des Québécois à fonder eux-mêmes un pays souverain en Amérique du Nord. C’est d’ailleurs ce qu’il a avoué bien naïvement à son public de l’Economic Club de New York en 1977, ne sachant pas que cela allait déclencher un tel malaise chez ses amis Américains. Trudeau en tirera profit quelques semaines plus tard en décrivant le projet indépendantiste québécois comme un crime contre l’humanité. Le même Trudeau que les Américains avaient tant redouté jusqu’à ce moment-là.
Est-il possible de penser, avec le recul que nous confère le temps écoulé, que René Lévesque comptait davantage sur la non-ingérence des Américains à l’égard de son projet de souveraineté-association, que sur l’appui de la France, capitalisant alors sur la méfiance des Américains envers Pierre Trudeau en raison de ses relations avec Cuba, la Chine et l’URSS ?
La facilité avec laquelle il avait pu réaliser la nationalisation de l’électricité l’avait probablement porté à croire qu’il pouvait également obtenir un appui tout aussi discret des Américains envers la souveraineté-association, ses relations passées étant garantes d’une certaine sympathie envers son projet. Cela aurait probablement suffi à calmer les appréhensions de nombreux Québécois envers la souveraineté-association et peut-être même susciter suffisamment de confiance auprès d’une majorité de citoyens pour que le clan du « oui » remporte le référendum de 1980.
Louis Lapointe
Brossard
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —
Bonjour M.Labelle,
Voici le lien d’un billet antérieur où il est question de cet étrange accident que vous évoquez : « L’accident de René Lévesque, destin ou complot contre un premier ministre ? »
http://www.vigile.net/L-accident-de-Rene-Levesque-destin
L.L.

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