Dans un texte publié en Tribune libre, le mercredi 27 janvier 2010, Marie Mance Vallée nous invite à relire "Menaud maître draveur", qu’elle appelle "un chef-d’oeuvre de la littérature canadienne-française". elle écrit :
"Relisez "Menaud, maître-draveur". Vous y retrouverez là toutes les belles qualités de nos ancêtres : braves, courageux, tenaces, fiers, vaillants, généreux..., ainsi que la force de poursuivre la lutte, malgré tous les préjugés haineux à notre endroit."
Elle écrit encore : "Félix-Antoine Savard aura été, en son temps, un chantre de la liberté d’un peuple." Il faudrait nuancer considérablement cette affirmation. Marie-Mance Vallée nous donne ensuite à lire deux extraits. Elle reprend la citation que Savard a tirée de Louis Hémon dans le roman Maria Chapdelaine. Cet extrait de Maria Chapdelaine emploie le fameux "Nous" qui allait faire couler beaucoup d’encre.
"Nous sommes venus il y a trois cents ans et nous sommes restés ! » « Nous avons marqué un plan du continent nouveau, de Gaspé à Montréal, de Saint-Jean d’Iberville à l’Ungava, en disant : « Toutes les choses que nous avons apportées avec nous, notre culte, notre langue, nos vertus et jusqu’à nos faiblesses deviennent des choses sacrées, intangibles et qui devront demeurer jusqu’à la fin. »
« Car nous sommes d’une race qui ne sait pas mourir ! »
Elle cite ensuite le passage de la mort du fils "qui disparut dans les gueules du torrent envahisseur". Marie Mance Vallée conclut "Et Menaud poursuivit jusqu’à la folie son combat contre l’Anglais. Et nous sommes toujours là."
Cet article de Marie Mance Vallée a produit chez moi un malaise. Ayant analysé de fond en comble Menaud maître draveur, je me sens un peu comme Jacques Noël devant les inexactitudes et même les faussetés colportées sur les bienfaits de l’immigration.
Et en effet, je suis d’accord pour qu’on relise Menaud maître draveur. Grâce à l’hospitalité de Vigile, je vous invite à un voyage dans le monde enchanté de Félix-Antoine Savard. Je ne peux pas m’engager à ne pas imiter mon confrère de Québec Jacques Noël dans sa quantité d’articles (64) mais je vais tenter de l’imiter dans son propos : décaper les idées reçues sur monseigneur Félix-Antoine Savard et ses rapports avec le personnage de Menaud.
1- remarques préliminaires
Commençons par la conclusion de l’écrivain et critique littéraire André Brochu lors de sa conférence donnée à l’Université de Montréal en mars 1966 intitulée : "Menaud ou l’impossible fête". "Il s’agit de voir un exemple de formule esthétique réussie à laquelle l’imagination créatrice d’un grand écrivain québécois peut donner naissance." Je souscris après bien d’autres à ce jugement de "formule esthétique réussie" et de "grand écrivain québécois". Oui, Menaud maître draveur est un chef-d’oeuvre et oui Mgr Savard est un grand écrivain québécois. Mes remises en question ne contestent pas du tout ce jugement. Ecrivain québécois ou écrivain canadien français ? C’est une autre question et elle n’est pas anodine.
André Brochu a eu l’intuition d’une réussite globale en nous donnant un exemple. Quand Marie, au début du roman, lit pour son père (Menaud ne sait pas lire) un passage de Maria Chapdelaine, elle hésite avant de dire "rien n’a changé" après avoir débuté en disant : "mais au pays du Québec…" Un lecteur distrait ne voit aucun sens à cette hésitation. Mais si on se demande pourquoi Marie arrête sa lecture, on découvre ceci qui impose à l’hésitation un caractère de nécessité : Marie hésite avant de dire qu’au pays du Québec "rien n’a changé" parce que cette affirmation du livre est fausse puisque Marie est attirée par Le Délié, traître aux siens et infidèle à la race qui ne doit pas changer.
Après avoir affirmé la nécessité pour la culture québécoise de s’enraciner aussi dans "les oeuvres du siècle dernier, injustement méprisées par une critique et un enseignement dépourvus de clairvoyance", Brochu conclut : "Dans Menaud maître draveur, les étrangers occupent le territoire,la nature, le présent ; et le héros ne peut retrouver ses aïeux français qu’en s’exilant de la fête. Et bien, ce dualisme, il importe d’en prendre conscience et de l’analyser toujours plus en profondeur.La connaissance de notre tradition littéraire, et de tout notre passé, ne peut que nous y aider."
(2- (à venir) Mgr Savard et les idées intangibles)
Robert Barberis-Gervais, Vieux-Longueuil, samedi 30 janvier 2010


