Raisons et déraisons de l’Histoire

Le Devoir
vendredi 13 avril 2007
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Je suis toujours étonné que les indépendantistes et les souverainistes d’aujourd’hui fassent si peu de cas de la fin des grandes idéologies modernes, de la mort de ces « grands récits » proclamée par plusieurs penseurs dès le début des années 80, soit il y a plus de 25 ans ! Ces penseurs, tel Jean-François Lyotard (d’ailleurs inspiré par une invitation québécoise), ne se sont pourtant pas trompés. À preuve, l’effondrement des régimes marxistes et les succès pour le moins mitigés de la décolonisation.

L’indépendance s’est à l’origine formulée selon le schéma de ces « grands récits » modernes, de ces idéologies toutes nourries par une légitime indignation. L’indépendantisme reposait alors sur une analyse lucide de la situation des Canadiens français dans le cadre canadien et sur une clarification des enjeux. L’idée généreuse d’une fin des inégalités et des injustices à l’égard des classes exploitées et des peuples colonisés était un juste cri du coeur, qui était aussi une foi. Les hommes ne sont pas de simples fétus de paille poussés par le vent ou entraînés par le courant : ils peuvent être des sujets actifs. La dépendance et l’aliénation d’un grand nombre peuvent connaître un dénouement heureux. L’Histoire, avec une majuscule, avait dès lors une rationalité, un sens qui devait s’actualiser au grand soir de la révolution libératrice. Une logique implacable et la simplicité lumineuse de la solution proposée apparaissaient clairement.

Jusqu’en 1980, l’Histoire québécoise a eu, selon ce schéma, un sens irréversible, parfaitement rationnel. Le récit était pour ainsi dire déterminé d’avance. Mais depuis un quart de siècle au moins, il devient de plus en plus difficile de penser l’Histoire dans les termes qui ont été ceux des années 1950-60 et qui venaient souvent, pour l’essentiel, de Karl Marx et de Jean-Paul Sartre.

Gaston Miron lui-même, qui fut non seulement un grand poète mais aussi un des porte-flambeaux les plus lucides et les plus généreux de la cause indépendantiste, saluait dans les années 80 les « nouveaux poètes » qui lui parlaient des « narratifs du monde enchevêtrés ». Lui qui s’était réclamé, vers 1965, de Marx et de Sartre pressentait que le monde contemporain, comme le Québec lui-même, ne pouvait plus se raconter au singulier, qu’une complexité, inextricable peut-être, posait de nouveaux défis à notre manière de concevoir l’Histoire.

Du rêve au réel

Dès lors, je pose ici une hypothèse : la cause la plus profonde des difficultés, pour ne pas dire de l’impasse, dans lesquelles se débat aujourd’hui l’option du Parti québécois tient à ce modèle historique qui soutient le mouvement indépendantiste depuis les années 60. C’est ce modèle de l’Histoire conçue comme un récit rationnel, une suite logique qui va de l’oppression à la prise de conscience puis à la libération permettant un recommencement.

La proposition récente, faite par Louis Bernard, de réduire le programme du Parti québécois à un seul article, un seul projet, celui de faire la souveraineté, constitue à cet égard une illustration dramatique de cette vision rationaliste des choses : rien de plus logique, en effet, que cette réduction à l’essentiel, rien de plus clair que la ligne droite, mais rien aussi qui fasse mieux apparaître l’écart entre le désir de rationalité historique et la complexité du réel.

Ironiquement, en adoptant la loi 101 en 1977, essentielle pour l’avenir du Québec français, le Parti québécois a lui-même ouvert la porte à une autre manière de raconter et d’envisager l’histoire du Québec, une histoire moins linéaire, davantage plurielle et « accommodante ». C’est ainsi qu’en 2008, tous les enfants et les adolescents du Québec apprendront les rudiments non seulement du christianisme mais aussi du judaïsme, de l’islam et du bouddhisme. Si on juge que le terme « multiculturalisme » est empoisonné, trouvons alors un autre terme pour dire que le Québec de 2007 entre bien mal dans le cadre du grand récit de la libération, dans une logique linéaire de l’Histoire.

On peut s’inquiéter, face à cela, que la tentation de la régression se manifeste, que certains crient à l’échec du nationalisme civique, réclament une redéfinition identitaire (entendez un durcissement) du projet indépendantiste. On ne s’étonne pas non plus d’entendre les échos d’un discours dans lequel l’Autre (étranger, immigrant, allophone, etc.) est toujours l’antagoniste : logique binaire, schéma de l’affrontement. Cela arrange drôlement ce modèle que de privilégier la figure du fondamentaliste, comme si celui-ci incarnait par excellence la figure de l’étranger. L’Autre peut alors toujours être vu comme celui qui exige, qui revendique, qui impose, qui menace, qui envahit.

Pourtant, regardez un tant soit peu la culture québécoise actuelle, qui doit bien traduire quelque part une expérience de notre réalité contemporaine : voyez notre littérature, notre théâtre, notre cinéma, notre chanson. Si vous avez cru que les artistes étaient des prophètes, alors les nouvelles ne sont pas trop bonnes pour la rationalité de l’Histoire : ça éclate de partout, ça explose dramatiquement ou joyeusement, mais chose certaine, ça ne semble guère pointer vers le grand soir.

Pierre Nepveu, Écrivain et professeur de littérature à l’Université de Montréal

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