Quelques sornettes de Sarkozy

Chronique d’André Savard
mardi 21 octobre 2008
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Les Québécois sont pour le moment les administrés du Canada. Leur gouvernement est une stricte législature provinciale. Instrument supplémentaire de la politique canadienne, il est commun d’entendre qu’un politicien québécois doit, au nom des niveaux supérieurs qu’aurait atteints le Canada comme pays, se vouloir a priori complice de l’unitarisme canadien.

C’est dans ce contexte que le président de la France est venu nous tirer les oreilles. Pour lui, le projet québécois ne doit pas être porteur d’une division supplémentaire. Or, quand commence la fissure subtile qui mène à la division supplémentaire ? Quand la lézarde est-elle assez large pour y passer le doigt ? Le fait que le Québec demeure une province est-il basé sur le conservatisme, un égoïsme réactionnaire ou… sur le vert paradis de la fraternité humaine en marche, comme le lui dira Michaëlle Jean ?

Pour aborder la question québécoise avec un minimum de maturité, il faut enlever ses lunettes roses. Le Canada n’est pas une vérité qui a anticipé sur l’évolution des organisations humaines. C’est peut-être trop demander à un homme politique de droite qui a passé une grosse partie de sa carrière sous le parasol des pratiques de la bourse de la valeur, chantre de l’ordre et de la logique des marchés, de le considérer.

Inutile de revenir sur la qualité de poulain de l’écurie Desmarais de l’actuel président de la France. Ce fait a été largement analysé. La question avant le sommet de la francophonie était de savoir si Sarkozy était disposé intégralement à faire ce que Desmarais lui demande à l’exemple de Paul Martin, Jean Chrétien ou Stéphane Dion au cours de leur carrière. Au Québec, nous sommes des familiers de Desmarais et de son rayon d’influence. Peu d’entre nous toutefois se doutaient que son bras puisse être aussi long. Voilà qu’un président de la France vient dire que le Québec devra passer par la soumission aux institutions canadiennes pour construire le monde de demain.

À la veille du sommet de la francophonie, Sarkozy répondait en exclusivité au journal La Presse que « le déclin du français n’existe pas ». Même Jean Charest, le premier ministre québécois le plus fédéraliste jamais vu, l’a contredit sur cette question, le lendemain. Le vendredi 17 octobre, Sarkozy affirme au journal La Presse en page A26 : « Je ne crois pas au déclin du français ». Puis, avant de s’envoler vers George W. Bush, il soutint avoir très bien vu depuis des années « ce qui se passe au Canada ».

On voit que Sarkozy ne jugea pas bon de passer par le commissaire aux langues officielles du Canada pour se renseigner sur le déclin du français. Un briefing avec la famille Desmarais lui suffit d’ordinaire. Pareille servitude de la part d’un président, proclamant sa dette morale envers un riche capitaliste et prétendant d’un même souffle vouloir « refonder le système capitaliste » a tout lieu d’inquiéter.

Dans le journal La Presse (encore), Sarkozy affirme vouloir rompre avec le capitalisme des spéculateurs pour bondir vers le capitalisme des entrepreneurs. Le premier serait basé sur le jeu des gros capitaux, le second sur l’effort réel des entrepreneurs et sur leur talent réel. L’ennui dans l’analyse de Sarkozy, c’est que c’est la propagande effrénée des lobbies d’entrepreneurs qui a pavé la voie au capitalisme des spéculateurs.

Paul Desmarais se vantait même ouvertement à la télévision au cours des années 80 de ses activités spéculatives. Il bénissait telle date et telle date où il avait gagné un million en une seule journée. Paul Desmarais a soutenu ce discours selon lequel les mérites de l’entrepreneur et son talent supérieur décidaient de sa richesse dans un monde si compétitif. Ces clichés ont servi de terreau fertile à l’idée que notre régime économique était une méritocratie.

Sarkozy que l’on nomme monsieur bling-bling en France a épousé de plein cœur ce genre d’idées. Le gros fric se gagne par les meilleures caboches et, comme le commun des mortels dépend de leurs idées, il est normal que l’on base notre carrière sur un rapport de confiance avec les chevaliers du grand capital. Quand Sarkozy a affirmé que la poursuite de sa carrière a été tributaire de la confiance de Desmarais à son endroit, il fut on ne peut plus clair à cet égard.

Une fois que l’on franchit la ligne et que l’on dit que le système économique se fonde sur les droits intangibles du mérite supérieur, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? L’écart de la richesse et sa répartition devient le résultat d’un ordre naturel. On disait, il y a trois mois à peine, qu’un collectif sain s’estimait redevable à l’initiative du talent capitaliste. Et aujourd’hui, ceux-là même qui ont soutenu vertement cette thèse, Sarkozy en tête, s’étonnent des abus des spéculateurs…

Ceux qui sont assis sur un bon fauteuil savent très bien quelque chose. Certes, plusieurs d’entre eux font un bon travail mais combien de personnes, placées ou non sous leurs ordres, pourraient le faire aussi bien qu’eux ? Dans une nation, combien de talents cachés ? Combien de personnes occupent une fonction qui soit digne de leurs talents ?

La société humaine ne procède pas par décrets divins. Elle est remplie de fausses gloires, d’incompétents profitant d’un coup de chance ou de la complicité d’un milieu. Elle a besoin de s’investir dans de fausses images pour justifier l’aristocratie des riches et pour mettre des castes au-dessus des lois. À force de prétendre que la richesse coïncidait avec le talent, on a forgé un passeport fantastique pour des gens... comme Paul Desmarais entre autres.

Puisque Sarkozy prétend rompre avec cette société qui meurt et qui ne renaîtra plus, il serait temps qu’il interroge la vulgate canadienne. Ce n’est pas seulement le capitalisme qui a besoin d’être refondé. Le Québec, sous prétexte de s’en tenir aux possibilités du présent, se borne au silence consenti, à l’abstention volontaire dès qu’il s’agit de déborder le cadre prescrit par le fédéralisme canadien.

La référence aux grandes chartres imposées par le Fédéral, aux déclarations de la Cour suprême, devrait-elle suffire à fonder la résistance de la nation québécoise, de l’avis de Sarkozy ? Sarkozy préfère croire Desmarais qui lui a dit que le statut provincial du Québec s’articule sur la morale mondiale et que la souveraineté le ferait tomber parmi les facteurs de division mondiale, les tyrannies exotiques, les obscurantismes.

Ce n’est pas travailler pour la division que de voir une nation s’interroger sur le fondement et la solidité de ses propres droits. Si l’unité mondiale demande que le Québec se taise et récuse sa volonté d’être au nom du consensus de papier qu’est la Constitution canadienne, Sarkozy peut bien faire état de sa « lecture du monde ». Sarkozy ne s’est pas interrogé sur l’avenir du Québec très longtemps. Ce dernier n’a qu’à continuer de se contenter de figurer parmi les bonnes intentions du pluralisme canadien.

André Savard

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