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Quelles troupes ?
Josée Boileau
Éditorial - Le Devoir
lundi 23 octobre 2006


L’annonce sans préavis des compressions fédérales appliquées au financement des tournées artistiques a été si brutale que des troupes de danse et de théâtre, tenues de respecter leurs engagements, ont dû partir à l’étranger sans savoir si la subvention attendue d’Ottawa leur serait malgré tout versée. Le gouvernement Harper est si occupé à rouler ses « cennes noires » qu’il ne voit pas que c’est l’image du Canada sur la scène internationale qu’il est en train de jouer.

Peter MacKay, ministre des Affaires étrangères, s’est embrouillé dans son français jeudi dernier aux Communes, alors que le Bloc québécois l’interrogeait sur les restrictions financières désormais imposées aux tournées internationales des troupes de théâtre et de danse. Le ministre, perplexe, a répondu en défendant... les troupes canadiennes en Afghanistan.

Cette bourde linguistique a suscité l’hilarité de l’opposition, mais elle avait valeur de symbole. Quoi de plus logique que les premières troupes qui viennent à l’esprit d’un membre du gouvernement conservateur soient militaires ? Et quoi de plus cohérent avec la politique extérieure conservatrice que le titulaire des Affaires étrangères ait d’abord pour référence l’engagement canadien en Afghanistan ?

D’ailleurs, même une fois l’imbroglio éclairé, la réponse gouvernementale, venue finalement de la ministre du Patrimoine Bev Oda, était des plus simplistes. Les troupes, a-t-elle dit, pourront continuer à faire des tournées... On se doute bien que personne ne les en empêchera ! Ce qui est en cause, c’est de savoir si elles le feront à perte ou en acceptant avec parcimonie les invitations.

M. Mackay s’en tient pour sa part au mantra conservateur : la chasse au gaspillage. Y en avait-il dans le Fonds pour la diplomatie publique, qui finance les tournées ? Ni les balbutiements du ministre ni les explications du ministère ne permettent de l’affirmer. Ce qui est sûr, à l’inverse, c’est que nulle personne un tant soit peu familière avec la diplomatie osera nier l’importance incontestable des artistes pour promouvoir le Canada dans le monde. Un rapport coûts-bénéfices absolument imbattable !

Ce constat avait été particulièrement mis en lumière il y a deux ans, lorsque la présentation à l’étranger de Joe, de Jean-Pierre Perreault, avait été perturbée par d’importants problèmes financiers. Au retour, l’une des danseuses avait raconté dans Le Devoir sa frustration lorsque, au terme d’une représentation donnée à Londres sans savoir si elle serait payée, un diplomate lui avait dit : « Vous avez fait en une soirée ce que je fais en un an. » Une petite phrase que bien des artistes ont déjà entendue !

Cette ambassade n’exige pas une fortune : le financement des tournées n’a jamais coûté plus de 2,5 millions de dollars par année au ministère des Affaires étrangères (sur un budget total de 1,5 milliard !). Mais les quelques milliers de dollars versés à chaque troupe valent leur pesant d’or. Pierre MacDuff, directeur de la compagnie de théâtre Les Deux Mondes, expliquait récemment dans nos pages que l’aide reçue du ministère correspond à quelque 12 % des frais de tournée, mais qu’elle permet d’aller chercher des cachets au moins cinq fois supérieurs, et qui profitent en retour à l’économie canadienne.

Vu la quasi-inexistence du financement privé, aucune troupe ne peut toutefois partir sans subvention. Et même une fois celle-ci obtenue, il faut souvent puiser dans le budget de fonctionnement pour aller ailleurs se faire dire à quel point voilà des représentants formidables, prestigieux, appréciés de ce grand pays...

Des représentants certes un peu spéciaux puisqu’il s’agit essentiellement de Québécois, nos troupes étant réclamées partout dans le monde. Faut-il pousser l’analyse politique et soupçonner que cette forte présence du Québec n’a pas aidé le programme ? Ou sombrer dans les clichés et plutôt conclure que ces conservateurs de l’Ouest ne connaissent décidément rien à la culture ?

jboileau@ledevoir.ca

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