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Quel sera le discours de l’avenir ? Notes sur la rhétorique environnementale
Dominic Desroches
Tribune libre de Vigile
vendredi 27 avril 2007      380 visites


La dure réalité de la crise écologique ne semble pas émouvoir les citoyens que nous sommes. En effet, même si on a pu lire récemment que l’environnement est le sujet de l’heure, que les problèmes climatiques et le réchauffement de la planète sont l’objet du plus spectaculaire battage médiatique depuis l’invention de l’imprimerie, nous ne modifions pas pour autant notre mode de vie. Au contraire, nous continuons à utiliser nos véhicules sans aucun problème de conscience. Tout se passe comme si la Terre arrivait à ses limites, que les savants accumulaient les preuves irréfutables du caractère irréversible des effets du réchauffement, mais que nous n’arrivions pas à saisir la situation. Êtres rationnels pourtant, nous surconsommons et participons toujours plus à la production de gaz à effet de serre. Il n’est plus minuit moins cinq, il est déjà un peu trop tard : des changements décisifs bouleverseront sous peu notre manière de vivre.

Or, ce message ne connaît que peu d’écho dans nos vies individuelles. Entre les manchettes politiques, culturelles et sportives, on commence à peine à voir le problème. Quelque chose en nous résiste à l’obligation de penser et de vivre autrement. Cela est si vrai que les écologistes, qui martèlent le même message depuis trop longtemps déjà, passent encore pour des bouffons, des illuminés ou des alarmistes aux yeux des médias et de la population, celle qui, bien sûr, continue de profiter de l’économie triomphante. Comment expliquer cette réelle difficulté qu’a le discours environnemental à percer le « mur » de l’opinion ? Pourquoi sommes-nous si insensibles et si réfractaires à l’urgence de changer nos mauvaises habitudes ?

D’entrée de jeu, il appert que les gouvernements ne prennent pas toutes leurs responsabilités en ce qui concerne l’avenir et les générations futures. Les rapports d’experts sur les changements climatiques, comme ceux du GIEC, se multiplient depuis vingt ans, ce qui ne nous empêche aucunement d’acheter les produits chinois. Certains politiciens, cependant, sont plus convaincus que d’autres de l’évidence des changements climatiques. La preuve en été faite quand l’ancien vice-président américain Al Gore a été le sujet d’un film-choc, An Inconvenient Truth (Une vérité qui dérange), produit par Guggenheim pour dénoncer l’inaction des Américains face au désastre annoncé. Le film sur Al Gore n’est pas si intéressant pour le contenu de son message, qui n’est ni neuf ni original, mais pour ce qu’il essaie faire, à savoir promouvoir en sourdine une rhétorique environnementale.

La rhétorique, une vieille discipline dépassée ?

Petit rappel d’abord de ce qu’est la rhétorique. Contrairement à ce que pensent certains curés, philosophes ou journalistes, la rhétorique n’est pas un savoir dépassé qui serait né et mort durant l’Antiquité greco-romaine. La rhétorique, c’est l’art du discours le plus utile pour faire passer un message. Comme l’expliquait Aristote, la rhétorique c’est l’art de trouver dans tout discours l’élément convaincant, car tous les discours visent à convaincre. La rhétorique n’est donc pas, comme on le pense souvent, moralisateurs que nous sommes, un discours mensonger ou trompeur, mais une technique qui permet de convaincre du bien-fondé d’une thèse. Visant la persuasion du plus grand nombre au moyen des figures de style et du savoir de la psychologie, la rhétorique peut servir dans les deux sens de l’argumentation : elle peut servir à convaincre qu’il faut sauver l’environnement ou bien à le détruire…

Or, actuellement, on dirait que le discours le plus efficace socialement (et il est très facile de comprendre pourquoi) n’est pas celui des défenseurs de l’environnement, les écologistes, mais bien plutôt celui des promoteurs de la consommation, les économistes. Il tombe sous le sens qu’il est beaucoup plus facile de justifier son style de vie que de convaincre les autres de la nécessité de changer le leur. Plus important peut-être pour nous : la rhétorique doit faire un effet sur la population mondiale : elle doit arriver à « toucher » l’ensemble des citoyens qui demeure imperméable au problème de la nature. Car le plus difficile consiste à rejoindre tous les citoyens « insensibles », c’est-à-dire ceux qui ne « resssentent » pas l’urgence de la situation.

Ce qu’il ne faut pas faire… Avant de traiter de la rhétorique appliquée à l’environnement, prenons un instant pour identifier quelques erreurs trop souvent commises concernant l’attitude à adopter pour sauver la planète. Ce petit rappel nous permettra de mettre en évidence la nécessité de la rhétorique environnementale.

Nous estimons d’abord que pour relever le défi environnemental, il ne faut pas mentir sur la réalité. Il ne sert à rien en effet de rendre la réalité pire qu’elle est. La caricature, et la rhétorique le sait, ne donne pas toujours l’effet escompté. La vérité persuade toujours plus que le mensonge, disait Arstote. Dans le même sens, il faut refuser le révisionnisme scientifique, c’est-à-dire la promotion dans les journaux d’études douteuses sur les plans scientifique et éthique qui nous incitent à continuer la surconsommation. En général, ces études ou ces sondages banalisant la consommation sont commandités par des compagnies privées défendant leurs parts de marché. Une autre erreur classique consiste à se déresponsabiliser soi-même en s’en remettant aux élus du peuple. Ici, se montrer complice des politiciens, élus pour des mandats de quatre ans, est irresponsable, car trop souvent ces représentants ne cherchent qu’à se faire du capital politique sur le dos de l’environnement, en dévoilant de pseudos plans verts par exemple. La pire erreur consiste enfin à faire peur à la population. Alarmer le monde, on le sait, a pour effet pervers de démotiver, de paralyser. Si l’on dit que tout est terminée, cela revient à justifier la poursuite effrénée de la surconsommation. Ce qu’il faut faire plutôt, c’est convaincre, par le discours, la population de l’importance de changer. Et seule une rhétorique, non plus tournée vers l’économie mais vers l’environnement, peut y arriver.

Découverte de la rhétorique environnementale

Il faut valoriser une rhétorique de l’environnement afin de redonner au discours environnemental une place de choix dans les discussions publiques. Pourquoi ? Parce que ce type de discours, qui est devenu le plus fondamental de tous, reste inaudible. Sans lui en effet, les autres discours ne seront bientôt plus possibles, car les discours de spécialisation (par exemple économique, technique, politique, culturel, sportif, etc) masquent l’urgence de la cause environnementale. En raison de ces discours-écrans, nous risquons de lever le nez sur l’essentiel. Comme moyen d’avenir, la rhétorique doit être utilisée afin que le discours environnemental « touche » nos sens avant qu’il ne soit trop tard. Si le discours environnemental, devenu le discours de référence, passe « après » les autres, l’avenir risque d’être court et sombre.

Ainsi, pour aider la planète, nous croyons que le mieux serait peut-être de commencer par établir des lieux communs de persuasion. Le film de Guggenheim a compris le role de cette tâche préliminaire à toute rhétorique de l’environnement. Par exemple : l’image de l’ours qui, incapable de trouver de la glace, nage et ultimement se noie. Cette image nous ramène à notre propre suicide. Une autre image forte que l’on retrouve dans le film Une vérité qui dérange est celle de la grenouille qui, se trouvant dans une marmitte dont l’eau chauffe graduellement, n’éprouve pas le besoin ni l’urgence de se sauver parce qu’elle ne ressent plus la différence de chaleur. Ces images fortes sont utiles parce que, nous « touchant » directement, elles permettent de nous convaincre de notre propre situation limite.

Cela d’ailleurs rappelle un fragment esthétique rédigé par l’écrivain danois Kierkegaard dans Ou bien… Ou bien… qui s’applique parfaitement à notre situation planétaire. Il écrivait en 1843 : « Le feu prit un jour dans les coulisses d’un théâtre. Le bouffon vient en avertir le public. On crut à un mot plaisant et l’on applaudit ; il répéta, les applaudissements redoublèrent. C’est ainsi, je pense, que que le monde périra : dans l’allégresse général des gens spirituels persuadés qu’il s’agit d’une plaisanterie ». L’usage par Kierkegaard du mot « persuadé » prend tout son sens, un sens négatif, de même que l’idée suivant laquelle le monde périra dans l’allégresse générale, c’est-à-dire l’insouciance permanente. Les personnes sensibles qui alertent la population ressemblent un peu trop à des bouffons sur la grande scène mondiale, tel est bien le danger. Si tout se passe ainsi, que nous est-il permis d’espérer ?

Le discours de l’avenir sera sensible ou ne sera pas

Que la rhétorique participe davantage au discours sur l’environnement afin que les sentiments assurent un changement dans l’agir de l’homo faber, l’homme qui fabrique des outils sans s’apercevoir qu’il met en même temps en péril ses propres conditions de survie. Et comme l’avait déjà vu Hans Jonas dans son livre prophétique intitulé Le Principe responsabilité paru en 1979, la raison ne parviendra pas à créer le sentiment de responsabilité. Seule une « heuristique de la peur » (un savoir tiré de la peur, un sentiment d’urgence) obligera l’animal humain à modifier son agir et à devenir responsable de son environnement. Si Jonas a bien raison de dire que le sentiment d’urgence doit guider l’homme dans ses choix techniques et politiques, et que nous avons toutes les connaisances scientifiques pour réussir notre dernier pari, il a oublié de préciser que seule une « rhétorique de l’environnement », c’est-à-dire un discours capable de rejoindre notre sensibilité, peut encore nous sauver.

Dominic DESROCHES (Ph.D. Philosophie)
Département de philosophie / Collège Ahuntsic

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/spip/) —

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