En refusant de modifier son mode d’accession à l’indépendance, en ignorant la population qui ne veut pas affronter un adversaire tricheur dans un référendum suicide, le Parti québécois a terni le projet indépendantiste.
L’état-major du PQ devait procéder à l’adoption d’un autre cadre stratégique, dès les années qui ont suivi l’échec de 1995. À ce moment cet exercice légitime devait prendre forme, aussitôt qu’il est devenu évident que le gouvernement canadien s’est livré à des gestes frauduleux qui ont volé le résultat souverainiste.
Le scrutin de 1998, en pleine tourmente financière causée par les diminutions des paiements de transfert d’Ottawa, devait donc d’être la première élection proposant aux Québécois la possibilité de choisir, à la majorité absolue des votes, la souveraineté du Québec. Il fallait les laisser décider le type de mandat qu’ils donneraient au PQ. La formation souverainiste aurait ainsi rapidement répliqué à ses adversaires qui incarnent le statu quo.
L’adoption de la voie élective pour réaliser l’indépendance politique n’a rien de révolutionnaire : les souverainistes en avaient fait leur stratégie dans les années 1960, tactique qui s’est retrouvée dans le Parti québécois lors de sa fondation en 1968. Personne ne s’est alors offusqué de cette démarche démocratique, même s’il n’était pas question à ce moment de la nécessité d’obtenir la majorité absolue des suffrages exprimés.
L’incapacité du Parti québécois de s’emparer du pouvoir à Québec et de prouver qu’il peut s’occuper des affaires de l’état, a forcé les péquistes à modifier leur cadre stratégique. L’étapisme référendaire est apparu alors comme le meilleur outil pour éliminer cet obstacle. L’idée fut excellente. Même qu’en 1995, ce fut mission accomplie… avant qu’Ottawa en décide autrement.
Depuis ce choc collectif, la population québécoise rejette avec raison la proposition d’affronter une autre fois l’état canadien par référendum. Ils l’ont manifesté dans presque tous les sondages depuis plus de dix ans. Malgré l’obsession référendaire du Parti québécois, l’appui au projet indépendantiste s’est miraculeusement maintenu autour de 45%, avec des pointes à plus de 50%. Ce prodige néanmoins s’essouffle.
Entendre André Boisclair proclamer qu’il teindra un référendum, même s’il forme un gouvernement minoritaire, est surréaliste. Le voir tordre le bras à son adversaire Mario Dumont pour qu’il se joigne à lui pour en organiser un, nuit à sa cause. Quelle mauvaise stratégie à la veille du scrutin ! On ne peut trouver mieux comme image pour illustrer l’action « d’enfoncer dans la gorge » l’ultime référendum dont les Québécois ne veulent pas… Le chef de l’action démocratique a pourtant été formel lors du débat des chefs : il s’opposera à la tenue d’une consultation populaire si un gouvernement péquiste minoritaire tente d’aller de l’avant. Le leader adéquiste fut donc forcé de le réitérer haut et fort, ajoutant ainsi à la « folie référendiste » de son adversaire péquiste.
Le dirigeant souverainiste doit chercher ailleurs pour trouver des alliés. Il doit surtout, lorsqu’il les rencontrera, proposer autre chose qu’une démarche référendaire. Lorsqu’André Boisclair se présentera par la suite devant l’électorat québécois avec ses partenaires pour offrir la souveraineté, il rapatriera alors un grand nombre d’indépendantistes qui boudent présentement à l’ADQ. Forcé de choisir son camp, Mario Dumont devra dire clairement s’il compte persévérer dans sa lubie autonomiste à la sauce fédéraliste.
Les adversaires de l’élection décisionnelle ont souvent fait valoir que le PQ se condamnerait à « l’opposition éternelle », s’il devait la privilégier. À regarder l’appui qu’il recueille présentement dans ce scrutin, avouons qu’il est difficile de faire pire. En proposant néanmoins de signer un pacte avec les gens de Québec solidaire et, avec un peu de chance, ceux du Parti vert, les péquistes et l’ensemble des souverainistes pourront enfin espérer autre chose à l’élection qui suivra le scrutin du 26 mars.
André Boisclair évoque le dépôt prochain du rapport d’enquête du juge Grenier sur les agissements frauduleux de l’organisme occulte « Option Canada », durant la campagne référendaire de 1995. Cet événement se tiendra peu de temps après le vote du 26 mars. Les révélations que fera le magistrat éclabousseront le camp fédéraliste : cela ne peut survenir à un meilleur moment. Le leader péquiste veut visiblement s’en servir comme tremplin souverainiste vers une démarche référendaire. Les indépendantistes doivent lui faire savoir que l’idée est bonne mais qu’il se trompe de cible : le PQ doit plutôt entreprendre des pourparlers avec les progressistes des autres partis, fort des informations obtenus par l’investigation.
Au sortir d’un scrutin qui aura fragilisé les troupes souverainistes, l’annulation de l’étapisme référendaire, à la grande joie d’une population qui ne sait plus comment le dire à ses porte-paroles, peut freiner une dangereuse tendance négative. Au plus bas dans les intentions de vote depuis 1973, le Parti québécois retrouvera de la vigueur qu’il insufflera à ses partenaires indépendantistes et dynamisera la population québécoise.
Le PQ doit agir vite : son inertie des dernières années a provoqué la pitoyable montée de l’action démocratique. L’appui à la souveraineté, selon le dernier sondage CROP, n’est plus que de 41%, contaminé par le refus référendaire. Du jamais vu depuis 1995. Le Parti québécois est responsable de cette déconfiture. Le lancement de sa « saison des idées » en 2004 n’a pas eu lieu puisque la formation souverainiste est demeurée étapiste. L’évolution de la présente élection en témoigne. On ne peut taire cette réalité.
C’est pour cette raison que le Parti québécois ne doit pas prendre le pouvoir : cela aura comme effet de convaincre les apparatchiks que tout va pour le mieux et qu’ils maintiendront le cap… même si leur parti devait enlever la victoire avec environ 30% du vote, aidé par de multiples gains à l’arrachée qui nécessiteront des recomptages judiciaires. L’arrivée d’un gouvernement de coalition PLQ-ADQ est cependant le scénario le plus plausible. Voilà ironiquement ce qui tirera d’embarras les troupes souverainistes.
Patrice Boileau

