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“Québécois” n’est pas sur le passeport !
José Fontaine
Tribune libre de Vigile
samedi 30 septembre 2006      206 visites


Une des grandes difficultés de l’affirmation nationale d’une nation comme le Québec c’est que cette nationalité n’est pas reconnue sur le plan juridique (elle n’est pas inscrite sur le passeport).

J’éprouve le même sentiment et la même frustration avec la Wallonie. Il arrive d’ailleurs que nos contradicteurs nous disent que nous sommes peu sûrs de nous, peu sûrs de notre sentiment national, puisque nous avons ce besoin que cela soit reconnu juridiquement.

Une nation ne se fonde pas que sur l’ “humain”

Je pense que nos adversaires n’ont pas entièrement tort. Et d’ailleurs, je pense qu’au Québec comme en Wallonie, nous avons tendance, nous les militants, à faire valoir contre la construction froide de l’Etat belge ou de l’Etat canadien, la spontanéité chaude de la nation wallonne ou de la nation québécoise. Il me semble que les Québécois (voire certains Canadiens anglais eux-mêmes), disent que, sans le Québec, le Canada serait un pays si peu différent des USA qu’il s’y fondrait bien vite pour y disparaître. C’est le Québec qui est doté d’une vraie personnalité culturelle, pas le Canada qui n’est que l’appareil étatique froid. En Wallonie, nous disons cela aussi depuis le départ du mouvement wallon au début du siècle passé.

Pourtant, j’observe en Wallonie (mais je crois qu’il doit y avoir des choses analogues au Québec), que le sentiment national belge est encore très fort. Ceux qui éprouvent ce sentiment national belge, l’éprouvent, notamment, à l’occasion des joutes sportives, par exemple. Mais aussi du souvenir des guerres. Ou encore à l’occasion du fait que les médias sont obligés de dire que la “Belgique” est présente au Sommet de la Francophonie actuellement en Roumanie. On se sent “belge” parce qu’en toutes ces occasions, le fait belge est sentimentalement (humainement), ressenti comme tel.

Si, cependant, la nation belge est ressentie comme telle - en apparence “humainement” - nos adversaires unitaristes ne sont pas toujours très conscients du fait que cet apparent sentiment “humain” ou “spontané”, ne peut s’éprouver tel que parce qu’il y a une obligation dans laquelle se trouvent des tas de gens (les sportifs, les élus, finalement les citoyens etc.), à se dire “belges” et rien d’autre parce que le cadre de leurs activités les y contraint. Ils se disent “belges” par obligation puis finissent par le devenir avec l’habitude d’y être contraints par le cadre juridique. Qui est assez impératif.

Quelqu’un me disait que lorsque l’on est à l’étranger et que l’on dit simplement que l’on est “belge”, cela ne pose aucun problème. Parce que l’interlocuteur devine ce que nous voulons dire par là : il ne connaît pas très bien la Belgique peut-être mais il en a vaguement entendu parler - peut-être même sent-il à la façon dont on dit “belge” que cela ne peut que renvoyer à un Etat reconnu. Si nous disons “wallon” (j’en ai fait cent fois l’expérience), cela attire tout de suite les questions : “Ah ! et qu’est-ce que c’est que la Wallonie ?”. On est alors obligé de bâtir une réponse - jamais simple à énoncer - ce qui affaiblit notre affirmation. Pourtant, s’il fallait dire ce qu’est la Belgique, ce serait tout aussi difficile - et même, je crois, bien plus difficile -, mais voilà, la question n’est pas posée. Car le Droit impose le fait national comme une évidence, alors qu’il est tout sauf évident. On me demandera peut-être sur quoi repose ce que j’avance ici. Je réponds que cela ne repose que sur l’observation et je me doute que beaucoup de Québécois ont fait cette observation.

Lorsque je suis allé au Québec en 2004, j’ai visité le Parlement, décrit par le guide comme une “Assemblée nationale” et pourtant décrit aussi comme l’assemblée d’une composante du Canada. C’est parce que je n’étais pas tout à fait en forme ce jour-là que je n’ai pas posé la question que je voulais ardemment poser, et poser avec l’air très naïf : “Tiens, vous dites que c’est une assemblée “nationale”, mais alors comment se fait-il que cette assemblée “nationale” soit celle de la composante d’un autre Etat ? Une assemblée nationale ne peut être l’assemblée d’une partie de nation puisqu’elle est nationale etc ?”

Force et faiblesse du Droit

Je donne cet exemple de l’assemblée nationale à Québec, car le fait national québécois a été fortement affirmé en cette même assemblée nationale qui vota en octobre 2003 une résolution affirmant que “le Québec est une nation”. Et je redis à ce moment de mon raisonnement que, même si c’est très fort qu’un parlement élu comme celui du Québec dit “le Québec est une nation”, le fait que ce ne soit pas reconnu par l’Etat “légal” (le Canada), affaiblit l’affirmation. Et elle l’affaiblit pourquoi ? Parce que le Québec n’est pas véritablement traité comme une nation par le Canada sinon le Québec serait déjà indépendant (je sais qu’il y a aussi les “nations” indiennes mais à mon sens le mot de “nation”, dans ce cas, n’implique pas quelque chose d’aussi fort).

En Wallonie, j’ai eu récemment une discussion - mettons que ce soit dans l’école où j’enseigne les “institutions de l’Etat belge”. Quelqu’un m’a fait observer que si la Wallonie exerçait des compétences équivalemment sur le plan national mais aussi international, c’était cependant dans le cadre de la Constitution de l’Etat belge et en étant limité par ce cadre.

La remarque était incontestable. Il est évident que la Wallonie n’a la capacité de se comporter à la manière d’un Etat souverain (pour les traités internationaux), que parce que c’est stipulé comme cela dans une Constitution qui n’est pas la sienne et à laquelle elle est “soumise”, la Constitution belge.

Mais ! Mais ! Mais, le fait est que cette limitation - dans le cas belge - vaut à coup sûr pour la Wallonie, vaut tout autant pour l’Etat fédéral belge lui-même. Car lui aussi ne peut signer des traités internationaux - dans les cas où ces traités relèvent également des compétences de la Wallonie, par exemple - qu’avec l’ approbation du parlement de Namur. Un exemple simple est le Traité constitutionnel européen que la Belgique ne pouvait ratifier qu’avec l’accord des Parlements des Etats fédérés. Dans mon cours, j’ai été un jour très étonné l’an passé qu’un Français me pose la question de savoir pourquoi, dans le Traité constitutionnel européen, il y avait la phrase : “La Belgique précise que, en vertu de son droit constitutionnel, tant la Chambre des Représentants et le Sénat du Parlement fédéral que les assemblées parlementaires des Communautés et des Régions agissent, en fonction des compétences exercées par l’Union, comme composantes du système parlementaire national ou chambres du Parlement national.” Ce qui signifie que les traités signés par le gouvernement fédéral belge requièrent l’approbation, notamment du Parlement wallon (et d’autres entités fédérées), s’ils concernent, en tout ou en partie, les compétences exclusives de la Région wallonne.

Pour moi, cette disposition signifie que, sur le plan du Droit - ce qui n’est pas rien - la Wallonie est en bien des cas l’égale de la Belgique ou de l’Etat belge. Pourtant, je vois très bien que, si mes élèves respectent ce que je dis à ce moment et qui est irréfutable, la plupart d’entre eux - beaucoup en tout cas - continueront à penser que la “vraie” appartenance est l’appartenance belge. Ils ne prendront pas cette disposition juridique - cependant capitale, on en conviendra - comme déterminant leur sentiment d’appartenance. Donc, le Droit est faible ? Alors que j’avais commencé par dire qu’il était fort et qu’il pouvait même suppléer (comme dans le cas du Canada), à la réelle absence d’une culture à laquelle les Canadiens pouvaient se référer au point qu’on peut faire l’hypothèse que, sans le Québec, le Canada se fondrait dans les USA.

Alors ?

Alors, me direz-vous ? Qu’est-ce qui est important ? Est-ce le sentiment national spontané, lié au partage clair d’une culture, d’une langue, de manières très profondément partagées de s’accorder sur le sens des mots, des choses, des valeurs, ce qui ne peut - apparemment - pas être produit par décrété, rendu obligatoire par une loi (ou par une constitution) ? Ou est-ce le Droit qui vient donner à un sentiment national même faible, discuté, déchiré, l’évidence de sa Force ?

On devine que je pose ces questions de manière très abstraite mais que, en même temps, elles sont au coeur d’un combat quotidien - concret - pour la Wallonie, mon pays et ma patrie. Le différend entre Wallons et Flamands au sein du gouvernement national qui avait failli faire tomber le gouvernement fédéral vient d’être aplani. Il concernait justement ces “valeurs partagées” qui fondent une nation, dans la mesure où les Flamands (en gros), sont plutôt partisans d’une Justice dure et répressive, alors que les Wallons (un peu comme les Québécois), sont sensibles à une approche plus pédagogique de la délinquance, dans la mesure non pas où ils seraient laxistes, mais dans la mesure où ils pensent que cette approche est finalement plus efficace que la répression inflexible. Cela n’a pas été un petit affrontement. Cela a divisé profondément.

Et, aujourd’hui même, une instance judiciaire bruxelloise a condamné l’Etat belge et (curieusement le Parlement belge), parce que celui-ci, en imposant à Bruxelles une proportion de deux tiers de magistrats bilingues (français/néerlandais), alors que les affaires jugées à Bruxelles sont à 95% francophones (ne requièrent donc que la connaissance d’une langue), est responsable de la lenteur intolérable avec laquelle certaines affaires sont traitées par la Justice (les Francophones ne faisant guère l’effort d’apprendre une langue qui, dans ce cas, ne sert à rien) , ce qui est assez grave pour un Etat, on en conviendra (cela atteint vraiment des proportions insupportables, sinon il n’y aurait pas eu cette décision de Justice).

Pour moi, tout ceci prouve qu’en fin de compte la Belgique n’est pas une nation. Ceci prouve aussi que les Wallons et les Flamands ne trouveront un terrain d’entente qu’en se séparant. C’est même criant.

Et cependant, quand je dirai la prochaine fois à un étranger que je suis quoi ? Un Wallon ? Il continuera à écarquiller les yeux. Rien de tel que de vivre dans la situation du Québec ou de la Wallonie pour comprendre à quel point le Désir de patrie peut être contrarié et contrarié contre toute raison, contre la nature des choses.

Voilà pourquoi, Frères de l’autre côté de l’océan, je vous redis que nous l’emporterons.

José Fontaine




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