Par le plus grand des hasards, Philippe Van Parijs, dont je parlais la fois passée et qui est professeur à Harvard, m’a appris qu’il faisait une conférence ce jeudi 3 avril à Philadelphie à propos de la Justice sur le plan linguistique et l’impératif territorial.
Partant de l’idée de la domination grandissante de l’anglais (apparemment irréversible), qui est perçue comme lourde d’injustices potentielles, il pointa plusieurs inégalités, comme par exemple la difficulté inégalement distribuée de parler cette lingua franca, les chances sociales tout aussi inégalement distribuées en fonction du fait que l’on est ou non un locuteur natif de cette langue avec, si c’est le cas, des compétences liées à cet état de locuteur natif (en Europe, il est arrivé qu’on requiert pour tel ou tel poste un locuteur natif en anglais ou français). Mais pour le professeur également louvaniste, il y a une injustice fondamentale qui est l’inégalité en dignité. Ce qui suppose que chaque langue devrait être prépondérante dans le territoire où elle est parlée et que chaque communauté linguistique devrait pouvoir prendre les mesures coercitives qui rendent bien réelle cette prééminence de la langue locale. D’autres arguments ont d’autres bases comme le maintien de la diversité linguistique, l’entente entre groupes culturels différents.
Cette manière de voir les choses parlera sans doute fort aux Québécois qui se battent depuis longtemps pour des principes analogues. Je suppose que Philippe Van Parijs défend aussi ces principes au bénéfice de la périphérie flamande de Bruxelles qui est soumise à une francisation croissante, tendant à développer dans chacune de ces communes une majorité francophone, ce qui fait qu’elles sont de fait dirigées par des Francophones, devant cependant (par exemple), s’exprimer en néerlandais au conseil communal (on est en Flandre).
Cette dernière disposition est souvent perçue par certains Francophones comme une atteinte à la liberté et cela pousse certains d’entre eux à élargir le territoire urbain de Bruxelles (ville théoriquement bilingue mais de fait devenue francophone), élargissement qui aurait comme effet de débarrasser les conseillers communaux francophones de la périphérie ainsi que les habitants de subir la prépondérance du néerlandais.
En 1996, j’étais assis à côté d’une amie flamande à une session de la Communauté des peuples de langue française à Liège. Entendant des arguments de justice en faveur de lois coercitives au bénéfice d’une langue comme le français au Québec, elle me fit valoir que les Wallons et les Francophones avaient vraiment deux visages selon qu’ils étaient “puissants” ou “misérable” (pour reprendre le mot de Jean de La Fontaine). Quand ils sont “puissants” (à Bruxelles et autour de Bruxelles), ils parlent de la liberté (comme les Anglais du Canada). Quand ils sont “misérables”, ils parlent de loi (comme les Québécois). Je songe ici au célèbre mot selon lequel, “entre le fort et le faible, c’est la loi qui libère et la liberté qui opprime”.
Comme Wallon, j’avais acquiescé à la remarque de cette amie flamande, ne me trouvant que des affinités et que des solidarités avec le combat québécois pour le français. Mais ne m’en trouvant pas avec les Francophones de la banlieue de Bruxelles qui mènent un combat pour la langue qui n’est pas celui de la Wallonie qui a plutôt à se redresser politiquement et économiquement dans une Belgique trop centralisée à Bruxelles dont, à la limite, la Wallonie peut redouter l’expansion, même francophone, en Flandre, car la Wallonie a un profil de pays, un territoire et une histoire qui la distinguent de la Belgique et de sa capitale. Si l’on me prouve qu’elle n’a rien de tout cela, on peut évidemment réunir l’entièreté de la Wallonie (3,4 millions d’habitants), à Bruxelles en vue d’en faire le futur terrain vague croupissant au sud de la capitale européenne.
Je me souviens avoir entendu en décembre 1965 (oui, il y a plus de 40 ans), une conférence faite à Louvain où le conférencier, parlant de toute la Belgique, ne voyait que bénéfice à sa situation centrale en Europe, mais dans la perspective qu’il développait, je ne voyais pas d’avenir pour la Wallonie que comme banlieue, non plus comme peuple ou comme pays. Jusqu’à présent je rêve d’autre chose pour mon pays wallon, simplement parce que pense avoir le droit de souhaiter qu’il ne meure pas.
José Fontaine

