Dans L’encyclopédie de l’Agora – dossier Nationalisme -, on peut lire ceci :
« Si le discours identitaire déraille dès lors qu’il légitime le tribalisme agressif, le discours anti-identitaire déraille à son tour quand il incite au mépris de l’identité. Il faut pouvoir penser simultanément l’aspect positif et l’aspect négatif de l’identité et ne jamais négliger l’un au profit de l’autre. Plus on s’éloigne de la contradiction, plus il y a de chances que le sens de limite ne soit pas respecté. »
Cette citation renferme en elle-même toute la sagesse qui doit guider toute action ayant trait à l’identité. Mal dosés, les discours identitaires et anti-identitaires finissent toujours par aboutir à des dérapages, à la non reconnaissance de « l’autre ». La Commission Bouchard-Taylor a mis en évidence quelques cas où ce déséquilibre existait.
Dernièrement, quelques faits divers d’intérêt public montrent que la nation québécoise est souvent victime d’un discours anti-identitaire culpabilisant qui ne fait qu’attiser les dissensions. Le mépris gratuit dont ont été l’objet les habitants d’Hérouxville – mépris accompagné d’une désinformation éhontée des faits – en est le plus bel exemple. On peu certes faire de l’humour avec le « Mode de vie » de Hérouxville ; savoir rire de soi est sain. Mais ce n’est pas de cela dont je parle.
Mais, on s’en doute, nos concitoyens de la Mauricie ne sont pas les seuls à avoir goûté à une médecine anti-identitaire parfois doctrinaire, souvent infectée de subjectivisme. Nous y goûtons tous, à un degré ou à un autre, incluant ceux qui, parmi la nation, tiennent un discours anti-identitaire négativiste.
Premier exemple : la preuve d’un discours anti-identitaire dominant au PLQ
On le sait depuis une semaine : nos dignes représentants de la bourgeoisie compradore du Québec n’ont pas daigné aborder la question linguistique lors de leur Conseil général du week-end dernier. Cette lâcheté, combinée au mépris qui la sous-tend, est-elle un indicateur de ce qu’entend faire le PLQ pour consolider le fait français de la nation québécoise ? Il semble que oui.
La manipulation forcée de l’ordre du jour du dernier Conseil général du PLQ est tout simplement odieuse. En tout cas, il faut être sacrément colonisé pour en apprécier la saveur. Pas un mot de nos bien-pensants fédéralistes pour dénoncer la manœuvre. Il est vrai que pour un esprit libéral, seules les questions économiques comptent… Nos libéraux seraient-ils en train de se soviétiser ? Quand on en est rendu à retirer le mot « citoyenneté » des propositions du Conseil général, comme ont réussi à le faire les délégués de Notre-Dame-de-Grâce, because cela faisait trop péquiste, on est en droit de se le demander.
Que France Boucher, la boss de l’OQLF, ait pu s’autoriser à faire preuve d’un cynisme inouï concernant la publication (ou la non publication) du fameux rapport sur l’état de la langue française, en dit long sur l’ineptie du PLQ en matière linguistique. Même Alain Dubuc de la Presse a dénoncé cette attitude.
Quant à la ministre en titre, Christine Saint-Pierre, elle est la preuve éclatante que le principe de Peter est un principe qui existe vraiment. On peut déjà présumer que son plan d’action prévu pour la fin du mois mars ne servira à rien, puisque les mesures qui seront annoncées ne pourront être appliquées, faute de moyens. Suis-je de mauvaise foi ? Non, c’est de la certitude. Je travaille dans la fonction publique, et je sais que tout plan d’action qui ne bénéficie pas d’une réelle volonté politique finit toujours sur les tablettes.
Talonnons, interrogeons et bousculons sans répit le PLQ sur la question linguistique. Malmenons-le sur tous ses points faibles, dont celui-là. Son silence et ce refus d’agir est la preuve de l’existence d’un courant carrément anti-identitaire en son sein. Et cela touche tous les francophones, de souche ou non, pour qui la langue est plus qu’un simple outil de communication que l’on peut interchanger avec un autre.
Deuxième exemple : le militantisme anti-identitaire individualiste
Il n’y a pas que le PLQ qui fasse dans le mépris ces jours-ci. Certains individus ne s’en gênent pas. Comme Michael Citrome, par exemple. Ce monsieur - un anglophone parfaitement bilingue – s’est mis dans la tête de partir en croisade pour changer le nom de la station de métro Lionel-Groulx. Il voudrait qu’on la renomme Oscar Peterson, cet excellent pianiste de jazz décédé en décembre dernier. Le musicien – on le sait – était d’origine montréalaise. Moderne et de son temps, notre activiste recrute via son site sur FaceBook. Et ça fait boule de neige parmi un certain auditoire. Googlez et vous verrez.
Pourquoi veut-il changer le nom de la station ? Parce que, selon lui, il est inadmissible qu’une station de métro porte le nom d’un « terrible raciste » - ce sont ses mots - dans un quartier historiquement Noir. Contre les Noirs, Lionel Groulx ? Voilà où en sont rendus nos détracteurs : laisser sous-entendre n’importe quelle horreur pour discréditer l’un des penseurs de la nation. Ainsi pourrez-vous créer une « impression » négative et durable de l’individu. Oui, Lionel Groulx avait des sympathies envers les valeurs corporatives du fascisme de Mussolini. Et non, il n’était pas un national-socialiste. Que Lionel Groulx ait contribué en son temps à la lutte contre l’infériorisation chronique des Canadiens-Français à partir de 1840 n’a aucune importance aux yeux de Citrome. Un seul point de vu, une seule vision, aucune nuance. Un discours anti-identitaire purement négatif.
Qu’on le sache : je n’ai rien contre Oscar Peterson, bien au contraire. Un musicien remarquable, s’il en est un, un modèle de réussite pour la minorité Noire de la Petite-Bourgogne. Bien des rues et nombre de lieux publics méritent d’être renommée pour honorer la mémoire de ce Montréalais. Mais vouloir initier une guéguerre pour créer encore plus de divisions entre québécois est carrément abject.
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Ce petit jeu pourrait se jouer à deux, cependant. Tant qu’à créer de la division, allons-y à fond, agissons comme Citrome, mais à partir d’un discours identitaire strictement négatif.
Première exécution…
Par exemple, on pourrait déboulonner la statue de Norman Bethune. Pourquoi ? Parce que ce médecin s’est un jour joint aux communistes chinois à la fin des années 1930. Or, quiconque s’est sérieusement renseigné sur la vie de Mao sait pertinemment que ce dernier fut l’un des plus grands dictateurs de l’Histoire, ayant à son crédit d’innombrables massacres d’innocents totalisant des dizaines de millions de morts. Sans entrer dans le détail, j’invite les intéressés à lire l’ouvrage magistral de Jung Chang et de Jon Halliday, simplement intitulé « Mao ». On peut y lire noir sur blanc que Mao est un être encore plus abominable que Staline. Faut le faire. Mais revenons à Bethune : on sait que ce Montréalais a fait preuve d’humanisme en soignant souvent gratuitement les pauvres de Pointe Saint-Charles et de Saint-Henri. Tant pis pour lui : il n’avait pas à aider Mao. Sa statue, sise en face de l’Université Concordia, mérite donc d’être déboulonnée sans d’autre forme de procès. Citrome et ses supporteurs apprécieront notre détermination à lutter contre le stalino-maoïsme.
Deuxième exécution…
Le cas de Jeffery Amherst (1717-1797) est tout aussi rigolo. Ce général britannique a largement contribué à la Conquête du Canada lors de la Guerre de sept ans. Il fut le premier gouverneur Anglais pendant l’occupation britannique en Nouvelle-France. Mais voici le punch : comme plusieurs autochtones alliés aux Français avaient décidé de poursuivre la lutte armée contre l’envahisseur, Amherst aurait écrit ceci à un subalterne - Henri Bousquet, un mercenaire Suisse :
"You will do well to try to innoculate the Indians by means of blankets, as well as every method that can serve to extirpate this execrable race." (traduction : "Vous feriez bien d’essayer d’infecter les Indiens avec des couvertures, ou par toute autre méthode visant à extirper cette race exécrable."
Cela se passait au début des années 1760, alors que Pontiac tentait de regrouper les nations autochtones dans sa lutte contre l’envahisseur britannique. Sa culpabilité directe n’a jamais pu être démontrée, mais ce qui est certain, c’est qu’il y a bel et bien eu une épouvantable épidémie de variole qui a décimé des populations autochtones entières à cette même époque. Compte tenu de cela, pourquoi continuerions-nous à tolérer qu’une rue de Montréal porte son nom en 2008 ? Allez, allez, allez, exécutons sans d’autre forme de procès cet odieux personnage qui a su imaginer la guerre bactériologique avant tout le monde. Les anglophones apprécieront qu’on les libère de ce « terrible raciste ».
Troisième exécution…
Et que dire de l’église Notre-Dame-de-la-Défense, située à l’intersection de Dante et de Henri-Julien, à Montréal, où l’on peut voir ce vitrail représentant le duce, Benito Mussolini bien en selle sur son cheval ? Fait intéressant, cette même église a été classée comme lieu historique national du Canada en 2002. Intéressant non ? Alors rasons, rasons, rasons, et tant pis pour l’attrait historique. Citrome et ses supporteurs apprécieront notre détermination à lutter contre le fascisme. Ainsi comprendront-ils que nous sommes conséquemment des anti-Groulx. Suffisait d’y penser !
Et nous pourrions continuer ainsi pendant plusieurs pages. Faites votre liste, exterminez les défunts à votre guise. Finalement, enlevons tout et ne laissons plus que des panneaux blancs aux intersections. Ou bien renommons nos rues et nos sites historiques avec des numéros. Ce sera alors de la « rectitude politique mathématiquement correcte ».
Je n’ajouterai pas davantage de commentaires. Même pas quelques cris d’indignation en guise de conclusion. Parce que tout ce qui précède suffit en lui-même.
Cela dit, bonne Saint-Patrick !

