Quand on craint pour sa quiétude...

Le Devoir
mercredi 17 janvier 2007

Par opportunisme, certains politiciens crient sans vergogne et sans en apprécier les conséquences que l’accommodement raisonnable de la Charte est en train de permettre à des gens venant d’ailleurs de nous imposer leurs valeurs.

De telles interventions irréfléchies comportent des prises de position xénophobes de la part d’une partie du public sur les journaux et sur les tribunes téléphoniques. À titre d’exemple, on entend fréquemment le commentaire suivant : « Si j’allais en Iran ou en Arabie saoudite, est-ce qu’ils me permettraient de faire la même chose ? »

Il y a dans ce genre de commentaire une prémisse qui est volontairement oubliée. Ces prétendus « étrangers » ou « immigrants », comme on se plaît à les appeler, sont des citoyens ou des résidants permanents du Canada et du Québec. Qu’est-ce que l’Iran, l’Arabie saoudite, Israël ou tout autre coin de la Terre a à voir avec eux ?

Si ces lointains pays n’ont pas une charte des droits ou ont une structure étatique confessionnelle, c’est leur affaire ou, à tout le moins, ce n’est pas la responsabilité de ces prétendus « étrangers » comme ce n’est pas la nôtre.

Or le Canada et le Québec sont non confessionnels et toutes les religions sont censées être sur le même pied. Le Canada et le Québec ont choisi d’avoir des chartes des droits avec tout ce que cela signifie. Si on veut imposer nos valeurs, alors déclarons-nous confessionnels, abolissons les chartes et agissons comme ces pays que nous n’apprécions pas.

On ne peut pas avoir « la bouteille pleine et le mari saoul », dit un vieux proverbe. « We can’t have the cake and eat it », en bon français.

Grogne factice

Je tiens à une société laïque et je ne suis d’aucune religion, mais je ne m’offusque pas qu’on permette à des gens qui, par croyance religieuse, principes moraux ou valeurs culturelles, véhiculent certaines demandes qui ne nécessitent pas une contrainte déraisonnable pour que celles-ci soient satisfaites.

Il ne s’agit pas de se défaire de la laïcité que nous avons voulu établir dans notre société. On peut ne pas être d’accord avec le port du kirpan pour des questions de sécurité, mais force est de reconnaître que depuis le jugement de la Cour suprême, nos écoles ne sont pas devenues davantage confessionnelles qu’elles l’étaient auparavant.

Accorder un lieu de prière dans certaines écoles n’a pas non plus miné la laïcité de notre société. Pourquoi ne pas mentionner les chapelles catholiques encore existantes dans certains hôpitaux ? À moins qu’on ne croie que la présence du catholicisme ou du protestantisme mine moins la laïcité !

J’ai trouvé factice cette grogne à propos d’un gymnase qui a changé les vitres de ses fenêtres pour ne pas offusquer des croyants juifs hassidiques. Bien que je ne partage pas ce moralisme aigu, je ne crois pas que cela attaque la liberté de ces hommes et de ces femmes qui veulent absolument être vus en shorts ou en d’autres tenues de l’extérieur.

Tout en ne pratiquant aucune religion, je trouverais déplacé qu’on veuille ouvrir un bar de danseuses ou de danseurs nus à côté d’une église catholique ou protestante. Il est vrai que le problème ne s’est jamais posé, car ce genre d’église a toujours occupé un large carré allant parfois d’une rue à l’autre. Et après tout, y a-t-il des dizaines de gymnases avec fenêtres tout près d’une église, d’une synagogue, d’une mosquée ou de toute autre salle de culte ?

Les femmes musulmanes, hindoues et d’autres origines, croyances ou valeurs culturelles ne veulent pas participer à des cours prénataux avec des hommes. Cela pose-t-il problème ? Oui, si on empêche les femmes qui veulent être accompagnées par leur conjoint d’aller à ces cours. Non, si on peut organiser des séances pour femmes seules et d’autres séances pour hommes et femmes au même endroit, sans que cela constitue une contrainte excessive. Si ce n’est pas possible de faire cela dans un même CLSC, par exemple, celles qui voudraient un accommodement devraient accepter d’aller dans un CLSC ou un hôpital qui a la capacité de les recevoir.

Si une femme ne veut pas passer, seule et sans la présence de son mari, de sa mère ou de sa soeur, un examen médical avec un médecin du sexe opposé, hormis les raisons de sécurité, de propreté ou de contrainte excessive sur l’efficacité, je ne vois pas d’autres raisons valables de refuser ou de les ostraciser.

Autres temps, autres façons de s’imposer

Ces grands ténors de la laïcité qui, souvent, ne sont pas du tout laïques ou qui sont laïques quand ça leur convient, ces prophètes qui voient partout et tout le temps les valeurs de leur société être en grand danger ignorent ou veulent ignorer leur propre histoire.

Le monde occidental n’a pas toujours été ce qu’il est aujourd’hui. Dans l’ancienne Rome, les vrais Romains étaient ceux nés à Rome, de parents romains depuis des siècles, en somme les descendants de ceux qui avaient fondé la ville. Cela a requis quelques guerres civiles et des dizaines de milliers de morts pour que les Latins, les habitants de Naples, de Calabre, de Sicile, de Florence, etc., soient finalement considérés comme des citoyens de Rome.

Les protectionnistes du consul Scylla ont été défaits par le libérant du consul Mario (pas le Mario de l’ADQ mais l’oncle de Jules César). La religion de tous ces Romains était la même que celle des Grecs : Zeus (Jupiter), Apollon (Apollon), Artémis (Diane), etc. Leurs valeurs morales étaient influencées par leur conception des dieux. Toutes les autres religions, le mithraïsme, le judaïsme, etc., étaient permises.

À l’arrivée du christianisme paulien et ses valeurs morales antiféministes, exagérément moralisantes et peu libertaires, ils ont farouchement résisté. Ils ont crié comme le font certains politiciens conservateurs ou de droite aujourd’hui au Québec. Pourtant, cette nouvelle religion moyen-orientale pouvait paraître bizarre et incompréhensible aux Romains avec sa sainte trinité, l’interdiction du plaisir sexuel et la célébration de la virginité, nouvelle religion au nom de laquelle des guerres fratricides ont fait rage, des vivants ont été brûlés par milliers et des croisés sont allés combattre, tuer et se faire tuer.

Cela n’a pas empêché la religion chrétienne non seulement de s’implanter mais aussi de s’imposer comme la seule religion de l’empire romain.

Bien des années plus tard, les descendants de ces chrétiens ont colonisé les Amériques, le Canada et le Québec, se foutant pas mal des croyances, des valeurs morales et des habitudes culturelles des gens qui habitaient déjà le territoire. De plus, ils ont voulu leur imposer leurs croyances, leurs valeurs et leurs habitudes culturelles. Ils ont réussi !

Ne vaut-il pas mieux être tolérant et accommodant ?

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