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Qu’est-ce qu’une guerre ?
Michel Wieviorka
www.cyberpresse.ca
samedi 23 septembre 2006


Périodiquement, on se demande : qu’est-ce qu’une guerre juste ? Mais qu’il s’agisse des récentes opérations guerrières d’Israël au Liban, de l’Irak, de l’Afghanistan, du terrorisme « global », l’actualité nous oblige à poser en préalable la question : qu’est-ce qu’une guerre ?

Nous avons l’habitude de considérer que la guerre oppose des États, sauf à être civile et à avoir lieu alors, à l’intérieur d’un État. Mais qu’observons-nous aujourd’hui ?

Au Moyen-Orient - pour se limiter à cette région du monde - Israël vient de tenter de mettre fin aux agissements du Hezbollah - un parti, un mouvement, une milice, une force politico-religieuse, en tout cas certainement pas un État, - et a fait payer au Liban tout entier - un État, une Nation - son incapacité, précisément, à contrôler le Hezbollah. Et sur un autre front, le même État d’Israël est en butte au Hamas, un parti ayant récemment gagné démocratiquement les élections, et dont le principal dirigeant est basé en Syrie, un acteur religieux mais aussi national, qui partage de fait, sous tension, le pouvoir d’État avec le Fatah.

En Irak, tout se mêle, l’ébauche d’une guerre civile et des violences contre une occupation étrangère elle-même fruit d’une guerre qui prétendait en finir avec le [ terrorisme ]. Les attentats meurtriers quotidiens, y appellent, pour être déchiffrés, que soient pris en compte le facteur religieux - affrontements entre sunnites et chiites, mais aussi interchiites -, la crise d’un État faible, et le jeu de forces étrangères, les unes nationales américano-britanniques, iraniennes notamment - les autres non - Al Qaeda en particulier.

Représentations traditionnelles

Le monde est plein de ces violences, où la guerre sort des représentations traditionnelles, tant les acteurs composent un paysage inédit où les États et leurs armées, confrontés entre eux, mais aussi à d’autres protagonistes, sont amenés à adopter des rôles nouveaux et à suivre des logiques renouvelées. Le dedans et le dehors des pays concernés se définissent autrement, les questions de défense et de sécurité se mêlent, l’ennemi est éventuellement intérieur et extérieur, tandis que l’armée intervient ici ou là sur un mode qui n’est plus, ou plus seulement, celui de l’exercice de la force de la part d’une Nation agissant pour conquérir ou se défendre.

Dès lors, la guerre se transforme selon trois lignes principales. D’une part, elle devient, au-delà d’un conflit entre Nations, une sorte de combat absolu, métapolitique, la lutte du bien contre le mal, le choc de la civilisation avec la barbarie, la guerre des Dieux et non plus des hommes et de leurs États. D’autre part, en deçà de toute idée de conquête comme de défense, et au nom de valeurs universelles, elle se transforme en missions humanitaires, en intervention pour théoriquement maintenir ou restaurer la paix, quitte pour l’État qui y participe, en général dans le cadre d’une organisation supra ou internationale, l’ONU, l’OTAN, l’UE, à s’arroger un droit d’ingérence et à entrer dans une sorte de concurrence-complémentarité avec les ONG privées - ce qui n’empêche pas les entorses au droit de la guerre. Enfin, la guerre continue, mais ce n’est plus qu’une dimension parmi trois, à relever d’une définition classique, à la Clausewitz si l’on veut, qui la définissait comme la continuation de la politique par d’autres moyens.

Elle est ainsi aujourd’hui la figure composite, et changeante, de logiques qui s’enchevêtrent - mais avec une constante : ses victimes sont militaires, certes, mais surtout, massivement, civiles, bien plus qu’à l’époque où Henri Dunant, bouleversé par le spectacle du carnage de la bataille de Solférino (1859) fondait la Croix-Rouge pour porter secours aux victimes d’alors - les soldats gisant sur les champs de bataille des guerres classiques.

Michel Wieviorka
L’auteur est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, à Paris.

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