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Penser le Québec
Psychopathologie de la fédération canadienne
Étude mi-ludique des symptômes psychosomatiques de notre pays
Dominic Desroches
Collaboration spéciale
dimanche 28 décembre 2008


« Dans le gouvernement comme dans le corps humain,
les maladies les plus graves viennent de la tête »
Pline le Jeune
Lettres

***

L’un des plus grands pays civilisés du monde connaît une crise politique sans précédent. Le Canada vit une sorte de séisme politique illustrant sa situation particulière. Si la majorité démocratique est mise à rude épreuve et qu’elle laisse tomber des plumes depuis plusieurs années déjà, il revient désormais à une personnalité non élue de décider de la légitimité de la Chambre des communes. Le grand ensemble forcé canadien est en vérité malade et il convient, vu du Québec, de se pencher sur les symptômes et la maladie, qu’elle soit d’ordre physique ou psychologique.

Dans ce texte, nous expliquerons en quoi consiste le cancer dans la fédération. Nous pousserons la médecine politique à tenter de comprendre comment le Québec est devenu, en l’espace de deux gouvernements minoritaires conservateurs, un mauvais objet pour la personnalité canadienne. Ensuite, nous tenterons de saisir la Québécophobie, ses manifestations, de même que le déni de la réalité démocratique québécoise. Nous terminerons ce texte en invitant les médecins et les jeunes psychologues en résidence à chercher comment la maladie canadienne peut trouver un remède à la profondeur de sa blessure.

Le développement de la cancérologie fédérale

Le Canada apparaît de plus en plus comme un grand corps malade. Sa démocratie est mise à mal de l’intérieur et ses principaux membres vivent le problème de la désarticulation politique. Un cancer, qui s’est en partie développé dans l’histoire ancienne du bas-Canada, se propage vers l’ouest : des métastases apparaissent maintenant à Toronto, à Calgary, à Edmonton et à Vancouver. Dans le moment, le grand pays imaginé par Laurier, Trudeau, Mulroney et Chrétien est divisé en parties désorganisées : les provinces de l’est se rattachent au Québec, l’Ontario demeure cadrée au centre et les provinces de l’ouest, le Rest of Canada (ROC), s’orientent à droite sur l’Alberta, celle qui trouve sa vocation dans une complicité toujours plus grande avec les États-Unis. Aux Communes, la chambre basse et la chambre haute ne s’entendent plus et la Gouverneure générale, ou la représentante de la Reine d’Angleterre, ne peut pas régler elle seule les différends. On dirait que le cancer se fraie un chemin dans la géographie et la structure politique canadiennes et qu’aucun médecin du politique n’a réussi, à ce jour, à le diagnostiquer. Le Canada est victime d’une tumeur maligne qui le travaille patiemment et qui a la particularité d’être invisible de l’extérieur.

Les premiers éléments de la psychosomatique

Si on choisit de laisser l’étude du cancer à l’oncologue du politique, nous pouvons nous pencher dès maintenant sur les symptômes psychologiques. Certes, après avoir reconnu la cancérologie fédérale, il importe de remarquer que le cancer s’accompagne ici de troubles particuliers dans l’âme ou la personnalité canadienne. Une psychosomatique politique canadienne de base relèvera d’abord que le grand patient souffre de l’intérieur, c’est-à-dire du rapport des provinces entres elles.

Le symptôme du clivage et le Québec comme « mauvais objet »

Au Canada, le Québec se trouve clivé à partir du centre vers l’ouest et il se produit en conséquence, sur le plan fantasmatique, la création de bons et de mauvais objets. La province de l’Ontario tout d’abord, mais maintenant l’Alberta et ses consoeurs de l’ouest, vivent du ressentiment et clivent le Québec, c’est-à-dire le considère comme un mauvais objet, un persécuteur, un obstacle à sa réalisation. Ainsi, les provinces de l’ouest, reprenant à nouveaux frais le discours historique du ressentiment ou du politiquement rentable Québec bashing, s’idéalisent elles-mêmes sur le dos du Québec. Il est logique alors que, suite au clivage et à la mise en évidence des duplicités, que le Québec redevienne porteur de tous les maux, c’est-à-dire un ennemi intérieur commode s’attaquant à la santé de la démocratie dans la fédération. Psychopolitiquement, on lui attribue tous les torts et la responsabilité de tous les échecs et de toutes les crises. L’ouest se rassure en se disant au services des intérêts du Canada, contrairement au Québec…

Le travail de la projection

Placé dans l’ambivalence, le patient canadien souffre de plus en plus. Il aimerait que tout soit blanc ou noir, bon ou méchant, riche ou pauvre, étranger ou anglais, etc. Malade, le Canada ne réussit plus à nuancer sa propre situation : lorsque que la colère est trop forte – et Dieu sait à quel point le Canada a été longtemps à l’école de la colère – il clive le Québec et ne parvient plus à le voir à l’intérieur de lui. Dans une grande souffrance, le Canada expulse symboliquement (vers l’extérieur) le Québec - c’est le travail du mécanisme primaire de la projection. Le mal est à l’extérieur de lui, tandis qu’elles, c’est-à-dire les provinces de l’ouest, représentent aujourd’hui la santé. Dirigé de l’ouest, le Canada nie l’existence du Québec et projette le conflit à l’extérieur de lui. En vérité, le Canada de la fédération se trompe sur lui-même, car le conflit, devenu insupportable, demeure à l’intérieur de sa propre construction politique. Tout le pays, via Ottawa, a beau se fâcher contre le Québec, mais rien n’y fait : le mal ne peut et ne pourra disparaître.

Le déni de la réalité démocratique québécoise

Évidemment, quand le patient projette sans cesse, on assiste alors à plusieurs formes de déni ou de négation de la réalité. Pour le bien de notre texte, nous nous limiterons au déni de la réalité démocratique québécoise.

Cancéreux et légèrement psychotique, le Canada connaît le déni de sa propre réalité à partir de son refus du Québec. Le mécanisme archaïque du déni fonctionne chez nous assez simplement. Pour se défendre d’un Québec devenu persécuteur, le Canada nie sa réalité : il le dénie et le reconnaît pas tel qu’il est. Quand le fédéral nomme subtilement le Québec une «  nation » et qu’en même temps il ne reconnaît pas la légitimité des députés du Bloc québécois à Ottawa, le Canada nous parle de sa psychopathologie. Certes, afin de sauvegarder son apparence de fonctionnement, le Canada travaille fort pour trouver un coupable de sa désintégration. La personnalité étant secouée, victime de crises de colère récurrentes et ne pouvant trouver les bons remèdes dans la pharmacie politique nommée Parlement, elle refuse de s’alimenter correctement. Comment ? En tentant de contrôler les médias, elle vit dans l’intoxication et cherche à cacher son état de santé aux citoyens qui la composent.

Ici, les exemples sont trop nombreux pour être donnés sur une seule page. Nous nous limiterons à un seul : le refus de reconnaître l’existence démocratique du Bloc québécois. En effet, les Canadiens s’intoxiquent eux-mêmes, et surtout au Québec, à nier la réalité du Bloc. Le Parlement des conservateurs minoritaires reprend actuellement un vieux refrain : le Bloc ne devrait pas exister ou, s’il existe, il n’est pas démocratique. L’idée ici est toujours la même et témoigne encore de la maladie mentale que l’on refuse de diagnostiquer, une maladie désormais doublée d’un cancer  : au moyen des médias, mettre dans la tête des citoyens du Québec et du Canada que le Bloc est indigne, illégitime, dangereux et cryptofasciste. On veut faire des pauvres souverainistes la raison d’être de toutes les crises. On retrouve cela lorsque les conservateurs fondent leur discours anti-coalition sur le dos du Bloc, un parti qui ne prétend pas au pouvoir et qui demeure condamné à réagir après-coup aux stratégies et politiques du fédéral. L’objet transitionnel ne réussit pas à équilibrer la personnalité canadienne…

La forclusion politique canadienne

Or, puisque la maladie canadienne est profonde, il convient de puiser à même la profondeur abyssale du discours psychoanalytique lui-même. Afin de toucher vraiment le fond, nous mettrons en circulation, cette fois dans le cadre large de la politique, le concept difficile de forclusion. La question qui se trouve sur le clavier de mes dix-huit lecteurs est peut-être la suivante : comment le jeune auteur, celui qui met dos-à-dos les radicaux et les softs de la cause nationale, parviendra-t-il à rattacher un concept lacanien des plus obscurs à la psychopathologie canadienne ?

D’abord, j’affirmerai que si on veut expliquer une fois pour toutes la psychose, il faut reconnaître que le complexe d’Œdipe du Canada n’a pas été structurant. En effet, la Conquête a modifié à jamais la notion de Père – le Canada s’est retrouvé avec plusieurs nations ou pères fondateurs – et que la confusion entre le Père symbolique et le Père réel n’a jamais trouvé de solution durable chez nous. Dit autrement, le Canada aurait été un excellent patient pour la clinique de Jacques Lacan. Non seulement Lacan en aurait eu pour son argent avec le Canada couché sur un racamier – il n’aurait pas quitté ses séances avant la fin… -, mais en plus il aurait écrit peut-être un livre de psychose politique.

Cela dit, revenons à notre patient. Si l’on tient à utiliser Lacan et à sortir de la problématique des mécanismes de défense, c’est parce que le Canada vit le problème de la forclusion. En effet, dans le développement historique normal de la société canadienne, le social, qui comprend certes le Québec, n’a pas été bien intégré par la fédération. Le Canada n’a pas réussi à intégrer le travail de la Loi et le respect du Nom-du-Père. Autrement dit, le fonctionnement du langage et de l’imaginaire canadiens étant déficient, il se produit la forclusion chez notre psychotique : le Canada de l’ouest délire sur le Québec. Raison : le signifiant de l’ordre symbolique réapparaît dans le réel, sur le mode hallucinatoire par exemple. Schizophrène, le Canada est hanté par le fantôme du Québec. Si l’on tient à mettre des mots savants, la forclusion s’est construite sur la perte de repères politiques du fédéral. C’est toujours l’agencement particulier, selon Lacan, du réel, du symbolique et de l’imaginaire qui configure les types de psychose de la personnalité. Un des effet de la forclusion est bien sûr le sentiment de la castration, qu’elle soit symbolique ou réelle…

Le dossier médical est enfin ouvert…

Si nous n’avons pas le temps d’aller plus loin dans l’analyse, nous espérons avoir contribué un tant soit peu au dossier médical du Canada, un jeune pays aux prises avec un cancer localisé et une maladie mentale complexe et difficile à guérir. Sur ces éléments de base, nous invitons les médecins et psychologues en résidence à proposer des diagnostics encore plus précis afin de mieux comprendre la personnalité complexe du Canada, un patient dont la maladie est profonde et résistante.

Dominic Desroches
Département de philosophie
Collège Ahuntsic

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