« Après que [la Conquête] eût arraché de ce sol la souveraineté inconsolable de la France, les ’Français canadiens’ sont convaincus qu’après le siècle d’oppression qui suivit pour eux la conquête anglaise, un second siècle écoulé sous le système défini par l’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867 ne leur a pas assuré, dans leur propre pays, la liberté, l’égalité et la fraternité... »
Charles de Gaulle, 1967

Religion, politique et espace public

Promouvoir une démocratie musulmane

mardi 24 mai 2011

Quel espace la religion occupe-t-elle dans l’espace public ? Le Devoir poursuit la publication d’une série de textes proposés par l’Alliance des civilisations des Nations unies avec la série Religion, politique et espace public. D’éminents experts du monde entier livrent leurs positions relatives à l’engagement de la religion dans la vie politique et publique. Simultanément au Devoir, d’autres journaux du monde entier publieront ces analyses, l’Alliance de l’ONU souhaitant avec cette initiative intensifier le rôle constructif des médias dans l’amélioration de la compréhension par le public des débats qui divisent l’opinion.

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Asef Bayat - La présence de la religion dans l’espace public remet en question nos idées sur le rôle de la foi dans notre vie et dans la politique. Au cours des siècles derniers, les partisans de la laïcisation ont soutenu que le rôle de la religion dans la vie publique et privée diminue au gré de la modernisation des sociétés. Pour eux, la rationalité moderne, la science et l’idéal des gouvernements représentatifs en tant que souverains remplacent la religion comme source d’autorité, de régulation et de sécurité.

Mais un nouveau faire-valoir est que nous avons besoin de la religion aujourd’hui, non pas en dépit de la modernité, mais précisément à cause d’elle. La religion est nécessaire dans l’espace public, soutient-on, parce que seule la foi peut corriger les lacunes et soulager les peines provoquées par la vie moderne. Depuis les années 1970, la thèse de la laïcisation a été contrainte à la défensive devant la nouvelle influence acquise par une marée de religiosité dans les grandes traditions, notamment le christianisme, l’hindouisme, l’islam et le judaïsme, souvent « fondamentalistes » par nature. La religion a ainsi réinvesti les questions manifestement publiques et politiques.

Mouvements religieux

Mais jusqu’à quel degré les enseignements sacrés peuvent-ils éclairer la politique et la gouvernance ? Le prisme du Moyen-Orient musulman montre comment le rôle de la religion dans le domaine public a varié au fil du temps. À la fin du XIXe siècle, au Moyen-Orient, plusieurs mouvements religieux sont apparus en réaction à la rencontre entre l’islam et la conquête coloniale européenne, ainsi que la modernité. Les traditionalistes tels que les wahhabites ont alors cherché à préserver leur patrimoine islamique culturellement spécifique. Le courant moderniste, avec comme fers de lance les dirigeants cosmopolites comme Jamal Eddine Afghani et Mohammad Abdou, ont préconisé un islam évolutif qui coexiste et prospère dans cette modernité émergente. Et certaines personnes ont exigé une nette séparation entre l’islam et l’État.

Depuis plus d’un siècle, la vie politique au Moyen-Orient musulman a été le théâtre d’une rivalité entre une minorité voulant entièrement laïciser la société, et les traditionalistes ou fondamentalistes, qui s’opposent à de nombreuses idées et institutions civiles modernes. Pendant ce temps, la majorité des citoyens lambda a essayé de concilier, dans sa vie quotidienne, ses aspirations modernes aux droits fondamentaux et à une vie matérielle meilleure d’une part et ses traditions religieuses d’autre part.

La modernité

Les années 1970 se sont accompagnées d’un regain d’engagement religieux agressif dans la société et la politique. La Révolution islamique iranienne de 1979 a soutenu une nouvelle ère mondiale de politique religieuse au Moyen-Orient et a proposé par delà un modèle tangible de loi islamique. Cette même année, des militants islamiques ont pris d’assaut la Grande Mosquée de La Mecque dans une tentative avortée de déloger les dirigeants saoudiens. Cette attaque choquante a exacerbé la radicalisation et accéléré les rivalités entre les tendances wahhabites et salafistes.

Vers le milieu des années 1990, l’espace public au Moyen-Orient a été dominé par les mouvements, les institutions et les sensibilités islamiques dans les mosquées, les médias, les ONG, l’appareil éducatif, la justice et la rue. Plus concrètement, les groupes religieux au Soudan, en Arabie saoudite, en Afghanistan et en Iran ont régné dans des États islamiques.

Mais la réalisation d’un État islamique porte en elle les germes contradictoires de son propre déclin. L’histoire aura montré que les États religieux, toutes confessions confondues, conduisent inévitablement à la profanation de la théologie, parce que les dirigeants, religieux ou non, sont tenus de répondre aux exigences quotidiennes de la gouvernance. Les injonctions sacrées sont violées, révisées et écartées pour s’accommoder des nécessités de la gouvernance ou tout simplement pour justifier le pouvoir.

À l’instar de l’Iran, les autorités n’hésitent pas à faire abstraction des lois, y compris de la constitution, ou à proscrire les obligations religieuses des personnes, si tel est jugé nécessaire pour garantir l’État « religieux ». Dès lors, la religion descend des hauteurs de la dévotion et de la spiritualité pour devenir un instrument malléable au service d’objectifs profanes.

Pour le sacré et le profane

La profanation cynique du sacré par les États « islamiques » aliène de nombreux citoyens de confession musulmane. Des oulémas (chefs spirituels musulmans) laïques, fidèles et même nombreux ont plaidé pour la séparation entre la religion et l’État, afin de rétablir à la fois le caractère sacré de la religion et la rationalité de l’État. La plupart d’entre eux sont à la recherche d’une trajectoire post-islamiste consacrant la fusion de la foi avec la liberté et de l’islam avec la démocratie, et dans laquelle un État civil et démocratique peut fonctionner au sein d’une société pieuse. Les exemples du monde musulman, du Parti de la justice et de la prospérité de l’Indonésie (PKS) au Parti de la justice et du développement au Maroc, en passant par le « printemps arabe » en cours, indiquent la nécessité de classes politiques post-islamistes.

Pour les sociétés musulmanes, la non-modernisation n’est plus une option. Seul un État démocratique laïque garantissant à tous les droits fondamentaux de l’Homme peut assurer une gouvernance bonne et moderne, aussi bien pour le sacré que pour le profane. Dans un État laïque et démocratique, la religion peut prospérer pendant que les non-religieux et les minorités religieuses restent en sécurité.

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Asef Bayat - Professeur de sociologie et d’études sur le Moyen-Orient à l’Université de l’Illinois et auteur de Life as Politics : How Ordinary People Change the Middle East (Stanford University Press, 2010)


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