Il y a un point important à propos de la Constitution québécoise. Cette Constitution sera soit celle d’une province, soit celle d’une nation en devenir. En parlant très schématiquement, on pourrait dire que les pôles de l’acte constitutionnel sont très variables. Ils dépendront des acteurs politiques et de la volonté populaire. C’est à nous qu’il incombe d’imprimer aux événements un cours décisif afin que cette Constitution ne soit pas une reddition mais bien l’amorce d’un bris de condition provinciale.
Des partisans de la constellation indépendantiste, souvent marqués par une fixation anti-péquiste notoire, se sont mis à déblatérer la semaine dernière. Pour eux, une Constitution québécoise ne servira à rien. En fait, ceux qui la prôneraient auraient déclaré forfait, prétendent-ils. Ils joueraient un jeu crypto-fédéraliste.
Ils veulent plutôt des mesures concrètes :
1) augmenter le nombre des indépendantistes purs, méticuleux, aussi droits que des docteurs de troisième cycle ;
2) améliorer la formation des militants et de la population, de même que le niveau théorique et scientifique de la thèse indépendantiste ;
3) augmenter le nombre de courroies de transmission, le nombre de publications, de même que la rectitude indépendantiste des auteurs.
Comment faire plus d’ailleurs, puisqu’ils veulent désinvestir les structures sociales trop entachées par le colonialisme canadien. Les fédéralistes peuvent respirer tranquillement. Le système canadien ne risque pas d’être subverti par eux !
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Il faudrait, déclarent-ils, faire avorter la Constitution québécoise comme étant nécessairement une initiative canadienne. Autant faire les choses en grand plutôt, pensent-ils. Et bientôt, espèrent-ils, le Québec sera plein à craquer de science indépendantiste. Le Québec aura de quoi construire son espace et ses colonnes.
Ils ne cesseront jamais de croire que l’indépendantisme québécois est un phénomène endogame, un phénomène ne devant dépendre que de lui-même, un phénomène qui ne se nourrira que de sa propre mobilisation, sans autre preuve à fournir que la pureté de ses thèses et la propagation de ses idées. Quoi qu’ils en pensent, si les indépendantistes veulent jouer un rôle au Québec, ils doivent travailler à améliorer la fonctionnalité de l’Etat québécois.
Mais à leurs yeux, tout ceci n’est que compromission face au régime en place. On ne lèvera pas le petit doigt pour favoriser les progrès ultérieurs de l’Etat québécois désormais, sûrement pas avant le grand jour de l’indépendance… s’il n’en tient qu’à eux. En attendant, ils pestent contre le chaos des impressions fugitives, l’incohérence de l’action, la conscience colonisée. Ils voudraient faire du citoyen un spécialiste du décryptage.
Si on suit leur analyse, ce qui manquerait surtout ce sont de bonnes lunettes d’approche indépendantiste, au sens strict, pour atteindre l’Avènement avec un grand A. Lorsque les indépendantistes répéteront tous la même thèse que le premier d’entre eux aura recopié dans une brochure de vulgarisation éditée par l’Académie Indépendantiste (ou ayant reçu son imprimatur) les signes d’un changement de conscience collective jailliront.
Le sabordage du PQ est primordial
Remarquez que ces indépendantistes se donnent bonne conscience en disant combattre les préjugés majoritaires des souverainistes colonisés. La Constitution, ça ne vaut rien car la diversion est partout. Alors ils misent sur un pouvoir pastoral qui échappera à la rationalité du pouvoir politique existant. En tissant une toile de papier et de mots, ils espèrent le big bang culturel qui fera sortir le Québec des stratégies judiciaires de l’Etat canadien.
Ils espèrent établir un courant hors des formes du pouvoir politique canadien, de par leur constellation, un pouvoir continu, atomique. Et ça fera un gros boum du moment qu’on saborde le PQ et qu’on canalise les efforts dans la grande constellation. Le sabordage du PQ est primordial car, selon eux, une bonne action indépendantiste a dépassé la critique du fédéralisme mais pas celle des souverainistes jugés trop tièdes. Aussi ces indépendantistes évoquent-ils Guignol qui se donne des coups de marteau sur la tête en décriant un ennemi invisible.
Sur une telle lancée, qu’est-ce que la population dira des partisans de la constellation indépendantiste ? Elle dira d’abord : en voilà qui, pour en finir pour de bon avec la fédération canadienne, se sont retranchés sur leur propre toile comme des araignées de bureau. Les voilà qui torpillent les nationalistes qui veulent doter le Québec d’une Constitution nationale, une Constitution qui se réclamerait pourtant de l’unique ressort du Québec.
Une Constitution québécoise devrait poser un principe de premier ordre : le peuple québécois s’appartient.
Pour ceux qui veulent prémunir le Québec contre les coups de force, les abus de pouvoir et faire ultimement éclater la tutelle provinciale, il y aurait pourtant un travail de soutien à déployer. La légitimation de la nation québécoise, sa structuration, son institutionnalisation doit s’accomplir au fil des années. Il n’est certes pas exclu qu’une lente évolution connaisse un brusque emballement et permette au Québec d’accélérer son Histoire mais… sûrement pas en se soustrayant de l’actualité pour aller enrichir un modèle d’interprétation, sûrement pas en se vouant de façon exclusive à l’enseignement de sa cause.
Une Constitution québécoise bien inspirée ne signifierait pas : « Il serait temps de connaître ta place au Canada, mon coco ». Rien n’oblige une Constitution québécoise de statuer que la nation québécoise se définit par son appartenance au Canada. Au contraire une Constitution québécoise devrait poser un principe de premier ordre : le peuple québécois s’appartient. Elle devrait déduire tout ce que cela implique en droit : la faculté d’autodétermination de ses instances représentatives, l’intégrité territoriale, le droit d’initiative constitutionnelle, notamment.
Il s’agirait d’un geste de souveraineté. Des indépendantistes croient, ce geste étant réalisé dans l’horizon canadien, que cela les éloignera de leur tâche première. Or, pour le moment, le Canada est le seul englobant qui soit pour le Québec. C’est là que notre action fera irruption. À moins de cultiver l’indépendantisme en soi, dans les airs, on ne peut faire autrement que se manifester dans cet horizon.
Remarquons que les indépendantistes qui rejettent le rôle des indépendantistes québécois à l’égard d’une Constitution québécoise font écho à tous les fédéralistes qui leur suggèrent depuis longtemps de prendre le maquis. Les deux discours se rapprochent dangereusement sur la place ténue dévolue à l’action indépendantiste. On pourrait entendre ces mots dans la bouche d’un fédéraliste bien-pensant :
« Eh, l’indépendantiste, y a des choses qui ne sont pas pour toi. Puisque tu dis que le Canada n’est qu’un nid de défaites, va jouer les farauds dans ta cour. Sinon, comme tu le dis toi-même, on saura bien te remettre au pas. Retourne dans ta constellation indépendantiste préparer ta grande mutation culturelle. Va et laisse-nous régner sur le sol des colonisés puisque tu proclames qu’on y règne sans partage.
Laisse-nous imposer nos institutions bien réelles. Nous, en revanche, on te laissera tes idées de grandeur, ton terrain propre de libération nationale, tes dénonciations adressées aux faux indépendantistes et aux renégats. Oui, tu peux t’en tenir à « ton vrai combat pour de vrai » puisque selon toi, il rendra rétrospectivement tout inutile, la Constitution autant que la participation à la gouvernance tronquée d’une province. »
La transcendance des affranchis
Le fil du discours indépendantiste qui se dit « vrai de vrai » s’assemble prodigieusement bien en faveur du maintien de l’état de fait actuel. Charest, par exemple, serait bien justifié de promulguer une Constitution stipulant que le Québec est une propriété canadienne. En effet, si le Québec ne peut rien affirmer dans la société canadienne et, en même temps, s’en affranchir, le choix ne se pose pas. Ou le Québec se borne à son état normal ou il se situe dans cette constellation où on n’intervient plus que pour mieux préparer la transcendance des affranchis. Une telle prétention fait penser à ses vieux discours gauchistes sur le saut des révolutionnaires en dehors du désordre établi.
C’est une attitude très répandue que d’hypostasier le milieu indépendantiste, la grande coalition ou la grande mobilisation : celui-ci devient en théorie l’opérateur unique et magique de la transition de province à Etat souverain. Or, le Québec s’est construit pas à pas, à partir de contextes précis, impliqué dans des situations dont il cherchait à se sortir de façon plus efficace.
Un régime républicain
Le but d’une Constitution québécoise devrait être d’aider le Québec à se catégoriser lui-même, à développer ses propres références, en somme obtenir les bases d’un système qui répondent davantage à son être. Il n’est pas exclu qu’il puisse en découler un régime républicain. S’il en est ainsi, on sera sur une piste divergente, loin de l’institutionnalisation de la sphère de conduite provinciale. Et l’avenir sera ouvert plus que jamais…
Comme indépendantiste et surtout comme citoyen québécois, nous devrions être les premiers à écrire aux élus pour réclamer une Constitution. La Constitution est une extériosation de l’identité nationale, un jalon qui l’aide à s’objectiver. À cet égard, il peut contribuer au vaste travail de rangement des idées et à la construction du nouvel ordre.
En politique il n’y a pas de miracle. Mais des changements statutaires, des audaces qui secouent le pouvoir de contrainte du Fédéral, peuvent montrer que le Québec est dans un système de places qui n’a rien d’évident. Ce processus, pris dans les tourmentes de l’actualité, pourrait en conduire certains à s’interroger sur le « comment » du pouvoir. À coup sûr, ce serait mieux que se limiter à décrire les effets du système canadien et à peaufiner un enseignement qui se rapportera à ses causes et à sa nature.


