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Le Québec et l’avenir des pays neufs
Pourquoi les Québécois cherchent-ils dedans, alors que tout se passe dehors ?
À n’en pas douter, le monde entend continuer à se donner des pays neufs
Dominic Desroches
Tribune libre de Vigile
vendredi 28 septembre 2007      346 visites


« Tant pis pour les faits »
Peter Sloterdijk

Le Québec connaît une nouvelle remise en question de son identité. En effet, les préoccupations actuelles traduisent une critique puissante des idéaux produits par la Révolution tranquille. Qu’on me permette de donner quelques exemples illustrant la fin d’un cycle : les réflexions sur la durée de vie de nos infrastructures, la vente des joyaux québécois aux étrangers, la crise financière du réseau universitaire public, le retour sur les trente ans de la loi 101, l’épisode pour le moins douleureux de la Commission sur les « accommodements raisonnables » (et ses effets dans l’intérêt soudain de l’Assemblée nationale pour l’intégration des immigrants et le retour du catholicisme dans certaines régions du Québec...), le 40e anniversaire du réseau collégial, la privatisation légale et progressive du système de santé, etc. Ces exemples montrent à l’évidence que si les Québécois cherchent à mieux se comprendre eux-mêmes, ils ne le font pas en cherchant leur place dans le monde, mais en questionnant plutôt leur identité. Mais pourquoi les Québécois cherchent-ils dedans, alors que tout se passe dehors ?

Un monde nouveau, des pays neufs

Or, pendant que les Québécois se voient forcés de jouer dans leurs blessures historiques, à s’autopsychanalyser sauvagement en quelque sorte, des phénomènes politiques nouveaux et dignes d’intérêt se produisent dans le monde. Ces phénomènes devraient pourtant les intéresser au plus haut point. La situation de l’Écosse, par exemple, devrait les interpeller, car un parti officiellement souverainiste a pris la direction du gouvernement. À suivre la nouvelle situation écossaise, on ne peut manquer de se dire que le monde change et que les revendications nationales, en Europe, dureront encore plusieurs années. La Belgique aussi connaît une crise sans precédent  : la partie flamande, moins populeuse mais plus riche que la wallone, menace de quitter le fédération. Ces deux exemples illustrent une vérité simple : la jeune construction politique qu’est l’Union européenne ne sera pas exempte de crises mineures ou majeures prochainement. À n’en pas douter, le monde entend continuer à se donner des pays neufs.

Mais cette idée des pays « neufs » semble correspondre à un moment important de l’histoire contemporaine, à savoir la chute du mur de Berlin et le démantèlement de l’empire soviétique. Après cette chute mémorable, on a assisté au développement de nouvelles entités nationales : la naissance politique de l’Estonie, de la Lituanie, de la Letonie et de l’Ukraine notamment. Dans le même sens, on ne pourra s’empêcher de rappeler la fragmentation de l’ex-Yougoslavie en plusieurs petits pays selon les Accords de Dayton (2003) : la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Macédoine, la Serbie, le Monténégro et la Slovénie. Certains ajouteront que le goût pour les pays neufs n’est pas si récent puisqu’on le retrouve depuis longtemps au Pays basque, en Bretagne et en Catalogne. D’une manière plus globale, comme l’indique d’ailleurs le site web du Foreign Policy, le Kosovo, la Palestine, le Sud-Soudan et le Kurdistan entendent obtenir dans un délais acceptable le statut de pays. Le Québec, on s’en doute, n’apparaît même pas sur la liste des candidats à l’obtention du titre de nouveaux pays de la Foreign Policy… Cependant, force est de constater que les grands empires et les pays qui les composent peuvent, sous l’effet de l’Histoire, se fragmenter et favoriser l’émergence de pays neufs.

Qu’est-ce qu’un pays « neuf » ?

Après la fragmentation d’un grand ensemble ou d’un grand pays, on assiste à la construction de pays neufs, c’est-à-dire à la reconnaissance par la «  communauté internationale » de nouvelles entités politiques souveraines. Par la naissance du pays neuf, on voit le passage d’une nation au rang d’État politique indépendant. Ce nouveau pays prend sa place dans le monde pour des raisons historiques, culturelles et économiques. Ainsi, le propre du pays neuf est de résulter d’une affirmation nationale forte et de la rupture avec un ensemble reposant sur la force. En règle générale, le pays neuf se propose une nouvelle liberté, se construit sur la défense d’une langue commune et un ensemble de valeurs universelles qu’il cherche à protéger. Souvent, ce pays est petit, mais économiquement viable et autonome. Il veut profiter à fond de ses propres leviers économiques. Voilà pourquoi, de mémoire d’homme, le passage au pays se fait à sens unique : le pays neuf ne revient jamais au statut antérieur de province ou de territoire. S’il est démocratique, il résultera d’une démarche de légitimation populaire (un référendum, une élection référendaire par exemple), c’est-à-dire qu’il sera le produit légitime d’un gouvernement respectant un cadre juridico-politique précis. Pour des raisons de légitimité et de stabilité, les nouveaux pays se votent rapidement une constitution sur laquelle reposent leurs lois.

La géopolitique « post-changements climatiques »

L’arrivée de pays neufs devrait intéresser les Québécois parce que les changements climatiques bouleverseront les rapports entre les hommes et leurs territoires. Si le réchauffement concerne d’abord les pays nordiques, le Canada et le Québec étudieront divers scénarios relatifs à la grande route du Nord et les effets de la fonte de la banquise. Au moment d’écrire ces lignes, le Danemark, la Norvège, la Russie, les États-Unis et le Canada se trouvent engagés dans une lutte à finir pour obtenir des quartiers de l’Arctique.

Si l’on prend très au sérieux la fonte des glaces (et ses conséquences terribles par l’immersion de villes côtières et les déplacements importants de populations), il appert que les possibilités de redessiner la carte du monde sont bien réelles. Le Québec, qui a déjà perdu le Labrador au profit de Terre-Neuve, est directement concerné par cette nouvelle « guerre froide  » (au sens éminent) de l’Arctique. À l’ère du réchauffement, il est logique que les grands ensembles évoluent. Et ce ne sera pas nécessairement au plus gros pays de décider, car nous sommes tous également confrontés aux limites de la planète. Les petits pays seront appelés à jouer de créativité pour assurer à leurs populations un avenir meilleur. La stabilité du monde se trouvera ébranlée, car les richesses du nord attireront de nouveaux immigrants. Si la « repolarisation » des puissances ne pourra plus se faire de manière traditionnelle, c’est-à-dire par la force et la guerre, alors comment s’opéreront ces entorses géographiques ? Comment s’organisera la «  repolarisation environnementale » ? On le voit : le défi géopolitique post-climatique sera grand : il consistera à faire de la politique symétrique, donc d’inventer une politique à la faveur de laquelle les pays négocieront « à égalité », à destin égal pour ainsi dire. Mais sera-t-il possible, demanderont les réalistes, que des pays négocient à égalité sous le coup de la panique ? La question est bonne, excellente même. Parfois, la pensée a recours à des concepts utopiques pour progresser…

Le concept utopique de « générosité étatique »

Face à ces bouleversements climatiques annoncés, lesquels remettront en question dans un délais relativement court l’avenir de l’homme sur Terre, nous plaiderons pour une nouvelle manière de voir la politique. S’il ne s’agit plus de mener des guerres de conquête, d’affaiblir les autres pays et de gouverner par la raison d’État, un nouveau concept hyperpolitique pourra enfin voir le jour, celui de « générosité étatique ». Il s’agit, notons-le, d’un concept utopique.

En admettant que le politique demeure fondé sur les rapports de force et que la raison d’État reste l’ultime explication des choix politiques, alors nous pouvons pronostiquer immédiatement la disparition prochaine de l’Homme. Car dans un monde où la température se réchauffe rapidement, où les espèces sont toutes menacées, où se produit une mondialisation des désastres naturels et où la limitation des ressources engendre une «  civilisation panique », il convient d’éviter la guerre. Si on accepte la nouvelle réalité en face, une conclusion apparaît : il faut changer notre manière de faire la politique.

Le concept de générosité étatique apparaît dans ce contexte. Il signifie qu’à l’heure du réchauffement planétaire et des limites de la mondialisation économique, les grands pays, contre la raison d’État moderne, devront reconnaître leurs intérêts mutuels et laisser agir la créativité qui seule pourra sauver l’homme de sa fin prochaine. Loin de l’inutile guerre, la créativité politique consistera à accepter l’affirmation des petites nations qui entendent choisir une « voie différente » pour leur épanouissement. Face à la terreur, les pays devront reconnaître la différence. La viabilité des grands ensembles politiques ne peut plus reposer sur la négation des petits pays, lesquels sont mieux armés qu’eux pour affronter les défis de l’avenir. Car la force des petites nations (et des pays neufs) est de porter des valeurs communes et de profiter d’un dynamisme qui a disparu des grands ensembles construits sur l’histoire des dominations. La solidarité, l’entraide, la coopération sont des valeurs surtout partagées dans les petits pays. Les valeurs communautaires et la créativité constituent la clé pour sortir des impasses de la pauvreté et des menaces à venir. Devant un réel étouffant, la réflexion utopique nous oblige à penser l’avenir en valorisant les «  petites communautés politiques ».

Disparaître ou relever le défi de la créativité ?

Le Québec, pour sa part, sera forcé de s’occuper de lui-même. S’il le veut, il pourra réclamer le statut de « pays neuf » afin d’assurer son plein développement. Et dans ce monde « repolarisé » suivant l’environnement, le Canada ne devrait plus avoir d’intérêt pour le Québec qui, s’il n’est pas déjà disparu en raison de la menace qui pèse sur sa démographie, deviendra un pays du monde. L’avenir appartiendra alors aux pays neufs, c’est-à-dire aux pays créatifs, aux souverainetés capables de décider par elles-mêmes de ce qui est bon pour elles. Mais cela, je m’empresse de le rappeler à mon patient lecteur, ne se réalisera que dans le cadre d’une « utopie »…

Dominic DESROCHES
Département de philosophie
Collège Ahuntsic

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

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