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Pourquoi la démocratie nous déçoit-elle ?
Ce que la réalité nous donne à voir cependant, c’est moins l’accomplissement de ces idéaux que notre incapacité à les incarner dans la vie publique
Dominic Desroches, Martin Provencher
Tribune libre de Vigile
jeudi 31 mai 2007      304 visites


Les dernières campagnes électorales, tant au fédéral qu’au provincial, semblent avoir eu pour effet d’augmenter le cynisme à l’égard de la politique en général et de notre démocratie en particulier. Si l’on pense aux faibles taux de participation, à l’élection de gouvernements minoritaires, à la volonté de réformer le mode de scrutin, au débat sur le temps de parole en chambre et la possibilité d’une seconde campagne électorale au Québec en moins de trois mois, force est de reconnaître que notre système politique déçoit ses citoyens autant que ses élus. Mais pourquoi nos institutions politiques génèrent-elles autant d’insatisfaction ?

Si la démocratie a la réputation d’être le « moins pire » des systèmes, en revanche elle coûte cher et demande du temps. Or, comme si cela n’était pas assez, la démocratie se fonde sur des idéaux difficiles à réaliser. Elle présuppose en effet l’égalité de tous les citoyens, la participation égale au pouvoir, la représentativité à l’Assemblée, la transparence et l’imputabilité dans la prise de décision. Ce que la réalité nous donne à voir cependant, c’est moins l’accomplissement de ces idéaux que notre incapacité à les incarner dans la vie publique.

Ainsi la distance grandissante, dans nos démocraties contemporaines, entre l’idéal et la réalité traduit ce que certains ont appelé un « déficit démocratique ». Cette idée s’établit en gros sur les points suivants :

- l’absence de dialogue et d’imputabilité des élus suggère que ces derniers gouvernent pour eux-mêmes ; les citoyens sont oubliés
- la prise de décision se perd dans la complexité de la structure politique et bureaucratique ; l’on décide pour soi, pas pour ni avec le peuple
- l’électeur est devenu un consommateur et la pratique de la démocratie table sur une représentation tordue de la réalité, moins politique qu’économique

Le constat est clair : si tout le pouvoir vient du peuple, ce dernier ne l’exerce que le jour des élections. Et il ne l’exerce qu’en surface. Le reste du temps, les citoyens ne se sentent pas « entendus ». Il n’est donc guère étonnant qu’ils finissent par désavouer leurs politiciens et se sentent peu respectés par leurs institutions. Comment, dans ces conditions, remédier à l’ « impuissance collective » ?

Valoriser la participation et la prise de décision citoyenne La première chose à faire est de reconnaître la nouveauté de notre situation. Les sociétés modernes sont devenues extrêmement complexes et toute décision politique doit composer avec un degré d’incertitude et d’instabilité inconnu des sociétés antérieures. Il en résulte qu’il est difficile d’avoir une vision globale des problèmes et qu’on doit se méfier des solutions trop simples. Ce n’est pas en faisant appel aux nouvelles technologies de l’information comme Internet, par exemple, que l’on pourra résoudre le déficit démocratique, car en situation d’incertitude, la médiation des institutions est plus que jamais nécessaire pour que les politiciens prennent des décisions éclairées.

Or il existe pourtant un modèle de démocratie alternatif qui respecte les institutions. Nous aurions peut-être davantage le sentiment que le pouvoir politique sert les intérêts collectifs, si l’on accordait un plus grand rôle aux citoyens dans leurs lieux de travail, dans les partis et dans les affaires de l’État. La démocratie délibérative est un modèle qui met de l’avant la capacité des individus à décider ce qui est bon pour eux. Elle défend une vision qui valorise l’implication des citoyens, accepte la discussion et partage les pouvoirs. Ce modèle permet de reconnecter les citoyens à la sphère politique et de redonner un sens à la démocratie, qui est plus que la représentation de la population par des élus. Quelques principes du modèle délibératif et un exemple précis

Ce modèle suggère que les politiques soient justifiées par un processus de discussion entre des citoyens libres et égaux. Il répond à trois principes simples : 1) la réciprocité dit que les citoyens, sur un enjeu, cherchent ensemble un accord. Il y a réciprocité entre les débatteurs, mais aussi avec leurs institutions 2) la publicité impose que les citoyens débattent publiquement de leurs intérêts communs et 3) l’imputabilité rappelle que les citoyens seront responsables de leurs décisions et des conséquences qu’elles impliquent.

La parole et les actes des citoyens auraient sans doute plus de poids, et pas seulement en campagne électorale, s’il y avait davantage de lieux de discussions. Dans une économie comme la nôtre, l’État devrait s’intéresser à la dissymétrie d’informations (entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui le subissent) et tenir compte de la multiplication des espaces de délibération créés à même la société civile, comme les forums, les conseils, les commissions et les comités. L’économie plurielle, c’est logique, appelle une démocratie plurielle.

Par exemple, nous pourrions mettre sur pied, à l’instar des pays européens, des jurys de citoyens, c’est-à-dire des groupes de personnes sélectionnées au hasard pour représenter la population et faire des recommandations concernant des enjeux d’avenir, comme l’usage de l’éolien, les problèmes de pollutions (olfactive et sonore), la revitalisation des quartiers, les garderies, etc. Cela est d’autant plus souhaitable que le fonctionnement des jurys est simple : il s’agit de recruter des citoyens, de les réunir, de mettre en œuvre les débats, y compris avec des experts, et de faire des recommandations sur une question sociale. Ce modèle pourrait peut-être aussi répondre au déficit de solidarité qui se creuse entre les générations.

Mais nous devrions d’abord commencer par impliquer les citoyens dans les lieux de décision qui affectent directement leurs intérêts comme les entreprises et les partis politiques où l’on a le culte du chef trop facile. Seule l’expérience qu’ils ont un réel pouvoir sur leur propre vie peut motiver les citoyens à s’intéresser aux affaires publiques. Ce n’est pas les élections aux trois mois qui assurent la vitalité démocratique, mais le respect du citoyen. Les absurdités politiques actuelles, qui relèvent de l’opportunisme et de l’égocentrisme des élus eux-mêmes, nuisent à nos institutions. Voilà pourquoi des mesures simples, plus participatives, pourraient redonner confiance en la démocratie, un régime politique fragile qui exige, pour combattre le cynisme et l’indifférence, une plus grande volonté de participation.

***

Dominic DESROCHES / Martin PROVENCHER

Les auteurs sont professeurs de philosophie aux Collèges Ahuntsic et Rosemont

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

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