« Ceux qui flattent les immigrants en leur faisant croire qu’ils pourront réussir en s’enfermant dans un ghetto culturel et ethnique ne leur rendent pas service. Et ceux qui, par grandeur d’âme, font mine de négocier ce genre d’accommodements se trompent tout autant. » Christian Rioux
 - source

Pour sortir de la fiction

Le Devoir
mardi 5 octobre 2010

Dans Le Devoir du 30 septembre ont paru pas moins de trois textes mettant en cause la validité de mon travail. Antoine Robitaille n’avait pas lu mon livre au moment de me téléphoner, ce que je conçois aisément, puisqu’il avait ses articles à écrire, et rapidement, et que le fond de l’affaire l’intéressait sans doute moins que de réussir son « carton » un peu facile sur les théoriciens du Complot. Quand il me fait dire que j’ai choisi d’écrire un roman parce que cette démarche me paraissait historiquement « moins risquée », il m’accordera du moins que, dans la page Idées du Devoir du mercredi 29 septembre, je ne me suis pas caché.

Pour ce qui est de l’historien Robert Comeau, avec qui j’aurais déjà eu une « rencontre orageuse », j’avoue qu’une telle révélation m’a laissé songeur : comment donc aurais-je pu me disputer avec un aussi charmant et mielleux personnage, tout sourire derrière sa tasse de café ? Ce souvenir chambranlant de Comeau au sujet de notre rencontre des Deux Marie montre bien que la mémoire est un terrain piégé, comme le sont tous ces témoignages oraux longuement ruminés et régurgités au bout de quarante ans.

Quant à Louis Fournier, heureusement qu’il est là pour me rappeler que les agents secrets n’existent pas, à part dans les films de James Bond ! Il prétend que cinq journaux ont inventé exactement la même histoire (l’affaire de la maison voisine) pour « titiller la curiosité de leur lectorat ». Mais si cette histoire s’est retrouvée dans plusieurs rédactions, c’est qu’elle avait été reprise d’une déclaration de la police. Ce que Fournier prétend donc vraiment, c’est que la police, le matin du 19 octobre, a inventé une nouvelle pour divertir un lectorat jaune en mal de sensations. Je prétends qu’elle avait une tout autre intention derrière la tête. Nous avons donc, sur ce point comme d’autres, un désaccord, et je vais vivre avec. Quant à sa prétention d’avoir exercé une influence sur la forme même de mon livre, je la juge amicale et plutôt comique.

Pourquoi ?

Je sais gré à monsieur Guy Gendron de m’avoir procuré un agréable moment de télé en allant troubler la sérénité du bon Marc Lalonde : si la police avait négligé d’arrêter des suspects qu’elle avait déjà repérés, elle aurait commis des actes criminels !, a dit, en gros, le sphinx en manquant de s’étouffer. À moins que j’aie complètement rêvé ces deux heures de télé, l’ex-lieutenant Julien Giguère y dit, à un moment donné, que des « leaders » connus du FLQ, tel Robert Comeau, ont été mis sous filature à cette époque dans l’espoir qu’ils conduisent les limiers jusqu’aux ravisseurs. Ce qui n’explique évidemment pas pourquoi Comeau, photographié en train de convoyer les communiqués d’une organisation illégale, n’a pas été arrêté après la crise...

Considéré comme un important suspect « dans les heures suivant l’enlèvement du ministre Pierre Laporte » (Radio-Canada), Paul Rose a aussi été filé par la police cet automne-là. On le repère, puis le perd une première fois dans l’avant-midi du 13 octobre. De nouveau suivi dans l’après-midi, il va, cette fois, réussir à semer ses poursuivants dans des circonstances rocambolesques. Alors que Robert Comeau, simple messager, se retrouvait parfois, dit-on, au centre d’un ballet compliqué dansé par trois, quatre ou cinq voitures banalisées, le suspect numéro un de l’enlèvement de Pierre Laporte, lui, tandis qu’il écoute tranquillement un match de la Série mondiale chez des amis, se voit consacrer, pendant tout un après-midi, en tout et pour tout, deux agents assis dans une Volkswagen au coin de la rue ! Ces gars-là n’avaient donc pas de walkies-talkies ? Lorsqu’une voiture suspecte quitte enfin les lieux, les deux pauvres types, impuissants dans leur misérable coccinelle, la laissent filer. Après avoir, précise suavement le récit de Francis Simard, jeté « un coup d’oeil à l’intérieur (de l’auto) pour s’assurer que Paul n’y est pas. » Un coup parti, pourquoi ne pas avoir demandé aux occupants s’ils étaient des terroristes ?

On écrirait ça dans un roman, on ne serait pas cru.

Ne pas être naïf

Ça ferait bien mon affaire à moi aussi de présupposer la bêtise policière, mais il se trouve (et c’est mon problème) que je suis incapable de croire que les bonshommes de l’escouade antiterroriste combinée avaient systématiquement les deux pieds dans la même bottine en 1970.

La filature sur Rose, en fait, avec ses deux zigotos aussi voyants et faciles à repérer que des cardinaux dans un bordel, offre un bon exemple de ce qu’un officier de la GRC, cité dans le rapport Keable, a appelé une « filature ouverte » : on souhaite être vu, mettre un peu de pression, pousser à l’erreur, passer un message, etc. Rien d’autre qu’une tactique d’intimidation de plus dans la guerre psychologique qui se livrait sur le terrain ces jours-là.

Question toute simple : pourquoi, lorsqu’il est devenu évident que Rose avait repéré ses suiveurs et, à moins d’être stupide, n’allait pas mener ceux-ci jusqu’aux ravisseurs, ne pas l’avoir arrêté ? Se pourrait-il que la stratégie policière alléguée par monsieur Julien Giguère devant les caméras de Radio-Canada ne soit que de la bouillie pour les chats ?

La vraie fiction, c’est celle qui dit que la police antiterroriste, quand elle a repéré, trois jours après l’enlèvement de Pierre Laporte, le principal suspect de ce rapt, a affecté seulement deux hommes à sa surveillance. Pour croire ça, il faut être extrêmement naïf, comme monsieur Gendron.

***

Louis Hamelin - Écrivain, auteur de La Constellation du Lynx

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Crise d’Octobre ’70 - 40e anniversaire

Quel salaud quand même, ce PET

PET passe, le peuple demeure !

Bonjour, j’ai vu votre liste des victmes de la loi des mesures de guerre
lors de la crise d’Octobre 1970. Je voulais tout simplement vous écrire
pour rajouter le nom de mon père Jean-Pierre Gagné qui a été emprisonné
durant 19 jours à Orsainville, près de Québec. Il était un étudiant âgé de
21 ans à l’époque.

Merci Beaucoup !
- Thomas Gagné, 26 avril 2012

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