En histoire, il y a les faits et les interprétations. Dans le cas du sabordement du RIN, le fait est que Pierre Bourgault, au retour de sa tournée européenne, soit près d’un an avant l’évènement, a convoqué le conseil exécutif du Parti dont j’étais alors la vice-présidente, pour nous faire part de son intention d’entreprendre des pourparlers avec le MSA, dans le but déclaré sans vergogne que l’union des deux organismes était le chemin le plus rapide pour lui de se faire élire et de siéger comme député indépendantiste à l’Assemblée nationale. Cette attitude peut sembler improbable, mais elle est vraie et naturellement concevable pour qui a connu l’incommensurable vanité de Bourgault, facilement décelable dans le film RIN de Jean-Claude Labrecque. Ce qui bien sûr n’atténuait en rien sa profonde intelligence de la nécessité de l’indépendance, encore moins ses qualités de grand tribun.
Pierre Bourgault n’en a pas moins par la suite pris tous les moyens pour parvenir à ses fins, jouant de son prestige et, surtout, de son talent d’orateur pour convaincre les militants, au cours des réunions et assemblées tenues dans les comtés et les régions, de la justesse de ses diverses stratégies et démarches qui, comme le relève Jean-François Nadeau (Le Devoir, 13 avril 2007) allèrent d’une proposition d’intégration du MSA, proposition fumeuse et trompeuse pour qui, c’est-à-dire tout le monde, savait que René Lévesque ne pourrait que la refuser, à la proposition finale de dissoudre sans condition le RIN. Cette volonté de saborder le RIN, d’une manière ou d’une autre, a été parmi les autres, la cause la plus déterminante de ma décision de quitter le Parti, comme elle l’a été, plus tard, pour Hubert Aquin.
Peut-être qu’au-delà de ses ambitions personnelles, l’objectif poursuivi par Pierre Bourgault était justifié et justifiable. C’est le privilège de l’interprétation de le démontrer ou de l’infirmer.
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Pour ma part, j’ai toujours cru que le Mouvement souveraineté-association, fondateur du Parti québécois, était, dans son essence, le fossoyeur de l’indépendance. Comme je l’ai écrit et récrit au cours des trois dernières décennies, il m’apparaît évident que la réduction de la visée inaugurale de l’indépendance de l’État québécois comme moyen sine qua non d’émancipation politique, économique, sociale et culturelle du peuple québécois, au projet technico-économique de souveraineté-association des États québécois et canadien ne pouvait que mener au renforcement de la perception populaire, alors toute-puissante, que le Québec n’est viable que dans le Canada.
Passer d’une revendication de liberté comme enjeu fondamental de notre entreprise d’émancipation nationale, à une revendication d’égalité avec l’instance politique qui n’avait d’autre intérêt que de nous maintenir sous sa domination, c’était nous soumettre à son bon vouloir. Au contraire, revendiquer la liberté signifiait que nous nous posions d’emblée dans un rapport d’égalité de droit et impliquait que seule une forme certaine d’oppression nous empêcherait de fait d’en exercer les prérogatives.
Mais la conséquence la plus grave et toujours actuelle de ce glissement d’une revendication de liberté à une revendication d’égalité, appuyée sur un nécessaire partenariat, est qu’elle frappe de non-sens tout processus de séparation préalable à l’indépendance. Ce que tous ses adversaires ne cessent de faire valoir au peuple québécois, en lui promettant une forme ou une autre de réaménagement du fédéralisme canadien, la dernière étant sa plus grande ouverture. La renonciation d’emblée à une rupture préalable d’avec l’État canadien, avant toute proposition de négociations pouvant mener, si nécessaire, à une quelconque association politique et partenariat économique institutionnalisés, a porté notre lutte sur le terrain de l’adversaire et l’y maintient, nous conduisant d’échec en échec.
Que serait-il advenu de la lutte pour l’indépendance si Pierre Bourgault n’avait pas dissout le RIN ? Bien présomptueux celui ou celle qui pourrait le dire. Non seulement on ne refait pas l’histoire, mais on peut difficilement la réécrire de but en blanc. Une chose demeure pourtant certaine à mes yeux, c’est que la lutte est aujourd’hui à reprendre sur des bases nouvelles, radicalement différentes de celles instaurées par le Parti québécois dont le dernier revers électoral montre à l’évidence que les compromis sur l’objectif et l’étapisme comme stratégie ont été d’une funeste inefficacité.
Reste à savoir si le Parti québécois peut se réformer suffisamment pour être le lieu du nouveau combat ou s’il ne serait pas plus propice à son succès de créer un nouveau Rassemblement pour l’Indépendance Nationale. Dans un cas comme dans l’autre, il ne faut surtout pas, sous prétexte de la difficulté du contexte, que nous cédions une nouvelle fois à la tentation du réductionnisme. Seul l’objectif de l’indépendance pleinement assumé par les forces qui la souhaitent et la promeuvent peut constituer une source d’inspiration susceptible d’unir le peuple québécois et de le mobiliser dans l’enthousiasme pour atteindre enfin le pouvoir de maîtriser son destin.


