Le dernier virage stratégique du Parti Québécois, entrepris par Mme Marois et suggéré par M. Larose, a fait couler beaucoup d’encre. Les gestes de souveraineté et la gouvernance nationale dérangent, c’est le moins que l’on puisse dire. Je pense qu’étant donné le contexte de morosité et de désintéressement actuel, cette stratégie est la bonne. Bien sûr, nous verrons en temps et lieu si on saura traduire les bonnes intentions en progrès réels. En effet, s’il fallait que cela ne serve qu’à reprendre le pouvoir et à reporter aux calendes grecques l’accession à l’indépendance, je serais le premier déçu.
Par rapport à la traditionnelle stratégie référendaire et à celle suggérée par M. Parizeau et M. Laplante avec ses quelques variantes proposées entre autres par le MES, le RIQ et le PI, cette nouvelle approche n’a pas le défaut de reposer sur un mythique grand soir où l’alignement des astres serait parfait.
En premier lieu, après avoir longuement réfléchi et sous-pesé les différents arguments avancés par les tenants des diverses approches électorales, j’en suis venu à la conclusion que celles-ci ne règlent en rien le principal problème de la stratégie référendaire. Le problème de celle-ci n’est assurément pas d’être encadrée par la loi C-20 ou d’avoir vu les fédéralistes contourner ses règles en 1995. En effet, peu importe la méthode choisie, les fédéralistes feront tout en leur pouvoir pour gagner et c’est tout à fait normal. Ils savent depuis bien longtemps que les lois ne sont pas des principes universels qui gouvernent le réel, elles ne sont qu’un élément parmi tant d’autres dans le rapport de force qui s’établit entre les différents opposants d’un conflit. Référendum ou pas, Ottawa va tricher et pourrait se servir soit de la loi C-20, soit du principe de droit international d’intégrité territoriale pour refuser de reconnaître le nouvel État du Québec ou peut-être même, très ironiquement, du principe d’autodétermination des peuples pour justifier la partition des régions anglophones et autochtones du Québec.
Le vrai problème de ces approches est justement d’oublier que, pour sortir gagnant d’un conflit, il faut d’abord établir un rapport de force réellement avantageux. Or, on ne bâtit pas un tel rapport avec un appui populaire légèrement majoritaire et, en plus, vacillant au gré des humeurs et des scandales, pas plus qu’avec de viriles déclarations qui ne reposent que sur du vent, tels des pieux vœux. Il ne suffit malheureusement pas à l’homme enchaîné de se dire libre pour le devenir, c’est certes une première étape, mais loin d’être suffisante.
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La stratégie gagnante sera celle qui nous permettra d’établir ce rapport de force. La plupart des sécessions pacifiques des derniers siècles se sont réalisées grâce à un appui populaire ferme, une entente claire sur les modalités de sécession avec l’état initial ou l’appui d’une ou de plusieurs puissances étrangères. Force est de constater qu’avec une France en déroute, le Québec ne doit maintenant plus compter que sur lui-même. Ainsi, il faut travailler sur l’appui populaire. En effet, si sondage après sondage l’appui à la souveraineté était toujours majoritaire, pensez-vous qu’il y aurait tous ces débats stratégiques, qu’on aurait peur d’une loi fédérale ou qu’il y aurait le PI ?
Malheureusement, contrairement à ce que l’on entend très souvent, l’appui populaire véritable à la souveraineté n’a pas vraiment progressé depuis 1976. L’appui véritable, c’est celui qui persiste dans la tourmente, c’est ce que la cause obtient présentement dans les sondages, soit environ trente-cinq pour cent. L’erreur du PQ depuis le début est d’avoir voulu attendre la vague au lieu de faire monter la marée.
Plusieurs indépendantistes regrettent amèrement 1995. Par contre, je me demande vraiment ce qui serait advenu si les résultats avaient été inversés... Ottawa aurait laissé trainer les négociations, mais tout en s’adonnant à la propagande dont on le sait capable étant donné son contrôle quasi absolu des médias de masse. Un an après le référendum, c’était l’échéancier officiel à l’époque, le PQ aurait dû déclarer l’indépendance, mais avec un appui aussi incertain, il est fort à parier qu’on aurait eu droit à plusieurs sondages où les résultats auraient été alors majoritairement contre l’indépendance... Qu’aurait valu la déclaration du PQ ?
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C’est exactement ce genre de questionnements qui rendent plusieurs Québécois ambivalents. Car l’homme de la rue sait très bien, contrairement aux intellectuels de salon, aussi bien intentionnés qu’ils soient, que la seule vraie loi qui prévaut, c’est celle du plus fort. Ainsi, il se demande à juste titre comment avec une simple consultation populaire instantanée, électorale ou référendaire, où l’on dirait haut et fort que nous voudrions être libres, nous pourrions nous affranchir de notre état vassalisé d’un maître qui nous tient fermement enchaînés avec autant de hargne depuis si longtemps. Jusqu’à maintenant, toutes les stratégies proposées, électorales ou référendaires, reposent sur un moment mythique, une ligne précise entre l’état de province et l’état de pays, un instant fatidique où on basculerait dans une infinie liberté, où nos chaînes centenaires seraient subitement sublimées par les rayons du soleil levant.
Les principes démocratiques, en lesquels nous croyons tous, demandent qu’il y ait consultation populaire ; cependant, cette dernière n’a pas à marquer le coup de départ d’un parcours aussi tortueux et exigeant que celui de l’affranchissement. Elle peut et doit plutôt officialiser un statut qui aura déjà été accompli dans les faits. C’est pourquoi il me semble tout à fait à propos pour un parti indépendantiste d’utiliser le pouvoir, non pour proclamer ou demander au peuple de proclamer ses vœux pieux de liberté, mais bien afin de passer à l’action et de poser des gestes de rupture, ou de souveraineté.
Je ne crois pas à la stratégie du pire ; au contraire, plus les Québécois auront de leviers sur leur destiné, plus ils voudront être totalement libres ou indépendants. Que serait le Québec aujourd’hui sans le drapeau fleurdelisé et la loi 101 ou la nationalisation de l’électricité et le développement de l’hydroélectricité ? Nous serions moins riches et plus isolés... Serions-nous plus indépendantistes pour autant ? Aurions-nous plus d’assurance ? En faisant des gains en tant que province, on ne démontre pas que le fédéralisme fonctionne, on démontre notre force, on gagne en confiance et en assurance, ce qui nous manque cruellement actuellement. Ce que nous gagnerons, nous le garderons et nous n’aurons pas à le négocier le moment venu, et chaque fois que nous essuierons un revers, ce sera une démonstration de l’inflexibilité et de l’intransigeance d’Ottawa. Plus le peuple aura de liberté, plus il voudra être indépendant. C’est un principe universel qui se vérifie tant du point de vue collectif qu’individuel. C’est le propre de l’homme de toujours en vouloir plus.
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Ainsi, je crois qu’il faut saluer les initiatives comme les projets de loi 195 et 196 plutôt que de les décrier en disant qu’ils nous éloignent de l’essentiel, du lumineux chemin indiqué par la pureté idéologique. On ne peut aussi qu’approuver un renforcement de la loi 101. Par contre, et c’est là le problème du PQ, il ne faut poser ces gestes uniquement pour conserver les acquis ou sauver les meubles. Il faut les poser pour faire des gains, pour montrer aux Québécois qu’au delà des lois et des chartes, le Québec a la force nécessaire pour avancer. Il aurait fallu que l’on propose non seulement de renforcer la loi en fonction de ses buts initiaux, mais bien que l’on profite de l’occasion pour étendre son champ d’action, sur la langue d’enseignement au CÉGEP par exemple.
Il est impératif qu’avec cette stratégie, que je juge prometteuse, une approche et un ton beaucoup plus agressifs soient utilisés. Il ne faut pas essayer de limiter les dégâts, mais bien démontrer que nous sommes capables de faire des gains. Il ne faut pas que ces gestes amènent des négociations ou du quémandage, il faut qu’ils provoquent des confrontations. Il faut accepter que l’on en perdra certaines, mais démontrer aux nôtres comme à Ottawa que notre acharnement, lui, ne saura être vaincu. Ottawa peut bien bien défaire nos lois, mais il ne peut nous empêcher d’en refaire d’autres... Comment voulez-vous que les Québécois fassent confiance au PQ pour faire du Québec un pays alors qu’il n’a même pas eu le courage et la détermination de protéger plus ardemment la loi 101 en utilisant, lorsque c’était possible, la clause nonobstant. Plus les Québécois seront confiants et conscients de leur force véritable, plus ils appuieront de façon convaincue l’indépendance.
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Pour terminer, nous, les indépendantistes devons réaliser que c’est tout autant les révolutionnaires qui font la révolution que la révolution qui fait les révolutionnaires... C’est facile de jouer au gérant d’estrade et de critiquer le manque de courage de nos élites politiques, mais il faut réaliser que collectivement, nous faisons partie de l’équation et que nous sommes tout autant responsables de la morosité actuelle que ces élites. Il est difficile pour un parti politique qui aspire au pouvoir de proposer la confrontation lorsqu’il ne ressent pas l’appui populaire nécessaire. Dans un projet de mobilisation à grande échelle comme le nôtre, il ne faut pas négliger la force de la présence des symboles. Que serait notre cause sans notre drapeau ? Lorsque vous voyez un fleurdelisé accroché à un balcon, apposé sur le par-choc d’une auto ou sur le sac à dos d’un passant, ne ressentez-vous pas, l’instant d’un moment, comme un sentiment de confiance, l’impression d’être appuyé dans vos convictions, de travailler pour un projet qui vous transcende ? Aurions-nous autant l’impression d’être acculés au pied du mur et démunis si une maison sur trois, une auto sur trois ou un passant sur trois arborait notre drapeau ?
Vous qui lisez ce texte, arborez-vous régulièrement de quelque façon ostensible que ce soit un symbole de votre appui à la cause, que ce soit notre drapeau ou tout autre ?
Philippe Trempe
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

