Pot-pourri

vendredi 2 juillet 2010

Je souriais récemment en apprenant que certains de mes collègues chroniqueurs se désolaient de la morosité sans précédent de la politique québécoise. Il est vrai que la scène politique du Québec a aujourd’hui l’air d’un vague théâtre de province. Une sorte de grosse municipalité où il ne serait question que de contrats d’asphalte et de petits jeux de pouvoir. Même nos scandales ont un petit côté médiocre.

Un collègue du Washington Post m’expliquait un jour qu’il n’arrivait jamais à intéresser ses lecteurs à un scandale canadien. Même celui des commandites n’avait pas trouvé preneurs. La raison était simple : les chiffres étaient toujours trop petits. Rien à voir avec les milliards que pouvaient grappiller les escrocs américains.

Vus de France aussi nos scandales manquent d’intérêt. Mais pour d’autres raisons. Ils n’ont pas ce côté éminemment politique qui alimente périodiquement le feuilleton français. Avouons qu’il y a un certain panache à dépenser aux frais de l’État 12 000 euros en cigares, comme l’a fait récemment le ministre Christian Blanc. Mais cela justifiait-il les remarques sarcastiques de Jean Charest lors de son séjour à Paris cette semaine ? Notre premier ministre ne joue-t-il pas à un jeu dangereux ? Qui sait si un ministre français ne viendra pas le snober à Québec en évoquant, qui sait, la transparence exemplaire des appels d’offres français dans le bâtiment...

Le premier ministre devrait savoir que nul n’est épargné en ces temps de désoeuvrement politique. Après le scandale des notes de frais des députés britanniques qui a ébranlé Gordon Brown l’an dernier, après les nôtres sur l’industrie de la construction et la nomination des juges, voilà que la France frappe très fort avec une histoire de conflit d’intérêts difficile à battre.

Nos lecteurs trouveront dans notre édition de demain un récit détaillé de cette saga qu’il ne saurait être question de résumer ici. Disons pour l’instant que tous les observateurs étrangers s’étonnent qu’un ministre comme Éric Woerth ait pu cumuler autant de fonctions en pensant éviter le conflit. Comment pouvait-on être à la fois le responsable de la caisse électorale de son parti, le ministre du Budget (responsable de combattre l’évasion fiscale) et l’époux de celle qui gérait les avoirs de Liliane Bettencourt, la troisième fortune de France ?

Sans entrer dans les détails de cette affaire rocambolesque, disons qu’il était écrit quelque part qu’elle devait éclater. Ce qui permet de souligner le peu de soins que met le gouvernement de Nicolas Sarkozy à éviter le mélange des genres. Au lieu d’ironiser, comme a semblé le faire Jean Charest, sur un travers français, peut-être ferions-nous mieux de nous interroger sur les moeurs politiques de la décennie qui s’achève. Des moeurs étrangement semblables d’un pays à l’autre.

***

Heureusement qu’il y a la littérature.

(lien et image ajoutés par Vigile) Certains ironiseront de voir l’un de nos plus grands écrivains publié en France sous la rubrique « romans français ». Mais il en va des grands écrivains comme des grands cinéastes, les grands pays cherchent à les nationaliser et à les accaparer.

Victor-Lévy Beaulieu ne devrait pas s’en froisser. Peut-être cela lui arrachera-t-il un petit sourire narquois assis dans la pénombre au bout de la grande table familiale de sa maison aux cinq pignons coincée entre l’immensité du fleuve et la route 132.

La publication chez Grasset de Bibi, son dernier roman, est de toute évidence une reconnaissance pour cet auteur immense. C’est la consécration d’un livre aux passages fulgurants qui vous assomment comme un double scotch qui tomberait dans un estomac vide. En lisant Bibi, j’ai pensé à Blaise Cendrar, l’homme à la main coupée qui avait parcouru le monde.

L’éditeur Charles Dantzig avait d’abord voulu publier le monumental James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots, encensé à Paris lors de sa parution. Ceux qui doutent de la grandeur du bougon de Trois-Pistoles devraient se plonger dans l’histoire de cet homme parti pour l’Afrique afin de mieux découvrir le Québec. Ils y trouveront un roman échevelé à la prose d’une maturité fascinante. Celle d’un homme qui se prend pour rien de moins que le Québec tout entier — il en faut ! — lorsqu’il écrit « ce Kébek de toutes mes passions, ce Kébek de mes seules passions, ce Kébek que je n’ai jamais pu abandonner : si je l’avais fait c’est moi-même que j’aurais abandonné, c’est ma rage que j’aurais trahie, c’est même ma mort à venir que j’aurais rendue honteuse. »

Pourquoi l’été devrait-il être consacré à bronzer idiots ? Pendant qu’on y est, signalons la parution de l’excellente revue française L’Atelier du roman consacrée à Gabrielle Roy. Une brochette d’auteurs prestigieux entreprend d’y rendre justice à l’auteure de La Petite Poule d’eau afin d’en révéler le caractère universel. Oui, universel ! À l’heure où le Québec se gargarise de mondialisation, de conquête des « marchés » culturels et de mobilité de la main-d’oeuvre, sait-il qu’il a, chez lui, tout près et à porté de main, deux écrivains qui ne font pas semblant et qui sont, eux, vraiment universels ? C’est beaucoup.

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crioux@ledevoir.com


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Livres - revues - 2010

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