Le vendredi 17 mars 1971, Le Devoir a publié un article que j’ai écrit
intitulé : Pierre Bourgault oui et non. Dans la foulée de la biographie de
Jean-François Nadeau et la veille de la diffusion du film de Manuel Foglia
par Télé-Québec mercredi le 12 décembre, voici l’essentiel de cet article
publié dans "La fin du mépris" (Parti pris, 1978). A ce moment, j’étais un
militant de la Rive-Sud de Montréal, dans le comté de Chambly où Pierre
Marois a été candidat aux élections partielles suivant la mort de Pierre
Laporte. J’étais membre du comité national du programme et secrétaire des
Editions du Parti québécois. Cet article adapté librement est un reflet
assez fidèle de la problématique soulevée par la personnalité de Pierre
Bourgault et le genre d’esprit critique ironique avec lequel son style
d’action politique était reçu par les “nouveaux” indépendantistes qui
n’avaient pas milité dans d’autres partis avant de s’engager à la suite de
René Lévesque et qui étaient qualifiés de “participationistes”.
Un événement important a eu lieu au 3è congrès du Parti québécois. Avec l’élection de Pierre Bourgault à l’Exécutif national, on peut maintenant dire que l’unité des indépendantistes est chose faite. Dans son essai "Québec, quitte ou double", Bourgault écrit : “Nous avons dissous le RIN (Rassemblement pour l’indépendance nationale) parce que nous avons cru que l’unité des indépendantistes était une nécessité absolue dans la lutte que nous avons entreprise.”
C’est finalement l’argument de l’unité qui a convaincu Paul Unterberg de ne pas défendre, au nom de l’atelier de travail, une résolution sur la langue qui reprenait un article du programme du RIN et abolissait le secteur public anglophone de l’éducation. Il a dit : “Cette résolution risque de provoquer des tensions graves dans le Parti. Pour moi, l’unité du Parti québécois passe avant tout le reste.” Pierre Bourgault, fort habilement, n’est pas intervenu en ce dimanche matin électoral, préférant donc son élection à ce qui, au moment des négociations MSA-RN-RIN (Mouvement souveraineté-association ; Ralliement national) était, disait-il, une question de principe. Ce doit être, j’imagine, de la haute stratégie.
Après trois décisions solennelles des délégués, au congrès du MSA d’avril 1968, au congrès de fondation d’octobre 68 et à celui de février 71, ce serait jouer un jeu dangereux où l’unité du Parti québécois qui est une “nécessité absolue”, serait encore une fois menacée, que de revenir sur la question de l’abolition de secteur public anglophone de l’éducation au prochain congrès. Les congrès et leur préparation dans les comtés et les régions devraient viser à former des militants renseignés et équipés pour l’action politique en faveur de l’indépendance. Si dans un parti “d’union nationale” chaque tendance doit mettre de l’eau dans son vin, c’est sur la question de la langue que les unilinguistes doivent le faire. Cela évitera à M. Lévesque la tâche onéreuse, à la fois par des arguments rationnels et par la menace de son départ (ce que les Français appellent du “gaullisme” et les Québécois du “chantage” ou du “paternalisme”), de convaincre les délégués de la valeur polique et humaine de sa position sur la langue. A moins que ce ne soit qu’un prétexte inavoué pour contester le leadership de M. Lévesque.
Les unilinguistes ne seront d’ailleurs pas les seuls à mettre de l’eau dans leur vin. Il y avait des délégués qui étaient carrément contre l’élection de Bourgault à l’Exécutif. Ils doivent maintenant se rallier à ceux qui ont élu l’ancien chef du RIN, parmi lesquels se trouvent, je suppose, les 27% des délégués qui ont milité dans le RIN. Cette élection est à respecter et c’est même ce qui rend M. Bourgault respectable lui aussi, malgré qu’à l’instar de Castro, Ho Chi-Minh et De Gaulle (rien de moins) cités dans son discours au congrès, il préférât la non-respectabilité des débuts de carrière des grands libérateurs. Après des discussions avec des admirateurs de Bourgault (dont je ne suis pas), je suis obligé d’admettre (à regret) que sa mégalomanie narcissique souvent suivie d’un activisme opportuniste chez un homme qui incarne si bien le “coq québécois” correspondent à un besoin profond, par contraste, de ce que le Dr Camille Laurin appelle “l’âme québécoise” si facilement masochiste et fataliste et n’apparaissent pas du tout comme des défauts pour un grand nombre.
Bourgault aura l’occasion de montrer qu’il est un homme politique “capable d’agir avec la solidarité et le sens des responsabilités qu’exigera son nouveau statut” (Claude Ryan). Je rappelle ce que me disait Jacques Ferron, un homme qui sous des dehors fantaisistes a un jugement sûr : “Pierre Bourgault n’est pas un homme politique mais un bon pédagogue.” J’ajouterai, un homme politique, pas encore, mais il peut le devenir encadré par un groupe d’hommes responsables. Pour devenir un homme politique, il va lui falloir admettre que le Parti québécois est un parti politique qui veut prendre le pouvoir par des votes et qui veut inspirer aux citoyens la confiance nécessaire pour qu’ils lui confient l’administration de milliards de dollars, soit le budget d’un Québec indépendant. Le Parti québécois n’est donc pas un groupe de pression (ce que le RIN a souvent dû être) encore moins un groupuscule de gauche qui essaie d’entrer dans le cycle provocation-répression-solidarité avec comme tactique l’ultimatum (exemples : le bill 63 à retirer ; les prisonniers politiques à libérer sous cautionnement) au gouvernement dans une assemblée publique suivie d’une manifestation avec ses risques de violence et de répression. Cette tactique a été utilisée par Bourgault le 24 juin 1968, la veille des élections fédérales où Trudeau a été élu et a été suggérée deux fois suite à des réunions du Front du Québec français.
Le Parti québécois, en trois ans, s’est bâti une image fort différente de celle du RIN et beaucoup plus solide et crédible. Dans son discours, après que la trompette eut retenti (on se serait cru à une partie de hockey du Canadien), Bourgault a critiqué l’image actuelle du Parti québécois qui serait, selon lui, trop sécurisante, trop respectable et par surcroît, de droite donc conservatrice.
A un Parti québécois sérieux, responsable et crédible à l’image de son chef René Lévesque, Bourgault veut ajouter les harmoniques de la liberté, de la jeunesse, de la gauche et de la non-respectabilité. Et c’est lui, évidemment, qui peut représenter à l’Exécutif la liberté, les jeunes, la gauche et la non-respectabilité. Fort bien. Mais à notre époque marquée par les communications de masse, l’image d’un parti politique est une chose fragile surtout quand ce parti propose un changement de régime. Chaque fois que Bourgault aura le goût de “réussir des actions précises” qui “resteront fidèles aux rêves qui ont enfanté le Parti québécois”, il lui faudra se demander si ces “actions précises” vont inspirer aux citoyens une confiance telle qu’il sera porté à voter pour le Parti québécois. Parce que sans ces votes, comme disait Lévesque,”vous pourrez toujours rêver”...
Dans cette perspective, il faut se fier à la discussion persuasive de l’animation politique plutôt que sur les “pettages de bretelles” de l’éloquence fascisante. J’espère que Pierre Bourgault va contrôler sa fâcheuse tendance romantique au spectaculaire gauchisant qui énerve le monde plus qu’il ne le politise pour privilégier l’action plus exigeante d’animation à la base pour conscientiser les Québécois comme il l’a fait à la dernière élection dans Mercier où il a multiplié le porte à porte et les assemblées de cuisine avec une efficacité redoutable. N’est-ce pas Talleyrand qui disait : “Tout ce qui est excessif est sans portée.”
Dans son discours d’ouverture du congrès, M. Lévesque a donné comme mot d’ordre la persistance. Il faut saluer l’arrivée sur l’Exécutif national de l’ex-leader du RIN qui, avec son dynamisme, sa couleur, sa chaleur humaine, depuis dix ans, est l’un des plus “persistants” des indépendantistes. Car malgré beaucoup de réserves sur son style et le genre d’adhésion inconditionnelle qu’il provoque souvent par son éloquence, (Prends l’éloquence et tords-lui le cou, écrit Verlaine), on ne peut oublier que Pierre Bourgault incarne une force de persuasion bien symbolisée par le bélier qui est indispensable dans la lutte que nous menons pour nous donner un pays.
Tout compte fait, je ferai mienne l’opinion de Claude Ryan : “L’élection de M. Bourgault est un événement heureux”.
Robert Barberis, Marie-Victorin, 11 décembre 2007
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

