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La démocratie sans l’État. Essai sur le gouvernement des sociétés complexes
Philosophie - Renouveler la démocratie
Daniel Innerarity plaide pour un art de la médiation fondé sur un véritable engagement populaire
Georges Leroux
Le Devoir
samedi 19 mai 2007


Né à Bilbao en 1959, Daniel Innerarity est mal connu en langue française ; il est pourtant un des penseurs politiques européens les plus créateurs. Frayant hors des sentiers battus du libéralisme, il a développé au cours des ans une oeuvre marquée par un souci de la transformation de l’espace public. Il est en plus un traducteur réputé, surtout d’auteurs allemands. Son grand essai sur l’éthique de l’hospitalité est toujours attendu en traduction, mais nous pouvons maintenant lire son livre de 2002 sur la démocratie. C’est une voix neuve, qui fait le pari de reprendre, à la manière de Hannah Arendt qu’il cite, les problèmes à partir du début : le concept du politique, la question sociale et le renouvellement de la gauche constituent ses thèmes de prédilection.

L’engagement politique n’a rien qui le rapproche d’un calcul abstrait : le politique, c’est d’abord l’urgence, et ensuite la réconciliation avec le contingent et la finitude. Transformer l’occasion ou l’opportunité en décision juste, voire en vertu, c’est l’art de tous ceux qui à l’intérieur de la démocratie croient encore en la possibilité de dépasser les déterminismes apparents de la complexité. Innerarity se montre d’abord critique de la tentation du cynisme ou de l’indifférence qui affecte les démocraties contemporaines, découragées par le conflit de l’urgent et du complexe. C’est en ce sens qu’il réinterprète la définition aristotélicienne de l’art du possible : le politique est invention, il n’a rien à voir avec les conditions idéales. Ces constats de base l’amènent à critiquer les utopies technocratiques, qui tendraient à remettre l’avenir des sociétés dans les mains des experts : il plaide au contraire pour un art de la médiation fondé sur un véritable engagement populaire. Proche de Arendt sur ce point, il propose de contrer cette tendance du peuple à abroger sa propre légitimité : à ses yeux, seule une revalorisation profonde de l’espace public peut ramener les citoyens au centre de la démocratie, autrement ils ne cesseront d’être refoulés à la périphérie par le pouvoir expert.

Démocratie conflictuelle

Ces convictions claires trouvent une application nette dans la discussion de questions comme le pluralisme et la justice sociale. Daniel Innerarity ne craint pas d’introduire l’idée d’une démocratie par essence conflictuelle, renonçant à neutraliser le pluralisme : la politisation des différences est nécessaire, aucun accord social n’est définitif. « La démocratie existe quand aucune instance sociale ne peut prétendre dominer et représenter la totalité », écrit-il en réactivant plusieurs idées de penseurs radicaux comme Chantal Mouffe ou Richard Rorty, et c’est peut-être en pensant aux dérives du patriotisme américain qu’il écrit encore : « La rénovation de la démocratie ne viendra pas d’une ferveur pour le consensus, mais de la culture du désaccord raisonnable. » C’est sur cet horizon qu’il défend une politique de l’identité très proche des thèses communautariennes de Charles Taylor : venant d’un penseur basque, cette revendication prend une couleur particulière. Ses derniers chapitres sur le renouvellement de la culture politique en apportent la confirmation : évoquant une forme de « social-libéralisme », il plaide pour une pensée de gauche et ses arguments sont franchement rafraîchissants. Lecture d’été conseillée pour la nouvelle Assemblée nationale.

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La démocratie sans l’État. Essai sur le gouvernement des sociétés complexes

Daniel Innerarity, Avant-propos de Jorge Semprun, Traduction française de Serge Champea, Éditions Climats, Paris, 2006, 253 pages

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