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Peut-on dire adieu au dollar américain ?
Gwynne Dyer
Le Soleil
jeudi 29 novembre 2007


Pour l’instant, ce ne sont que des signes. Le ministre de la Culture de l’Inde a annoncé que les touristes étrangers ne pourront plus payer leur entrée pour le Taj Mahal ou d’autres sites patrimoniaux en dollars américains : ils devront utiliser de bonnes vieilles roupies. L’Iran et le Venezuela demandent une déclaration commune de l’OPEP sur la faiblesse du billet vert, mais le ministre saoudien des Affaires étrangères, Saoud Al-Faisal, a averti que toute évocation publique des problèmes du dollar américain risquait d’entraîner l’"effondrement" de la devise en difficulté. Le dernier clip vidéo du rappeur vedette Jay-Z montre notre héros exhibant des liasses d’euros, pas de dollars...

Rien que des signes, mais tout cela s’est produit ces deux dernières semaines. Pour la majorité des Américains, qui ne voyagent pas à l’étranger, le seul effet visible jusqu’ici du déclin abrupt du dollar est la hausse du prix de l’essence à la pompe. Les prix des produits importés de Chine qui emplissent les supermarchés n’ont pas bougé parce que le yuan chinois est toujours indexé au dollar américain. Mais cela pourrait changer, en même temps que bien d’autres choses.

Début 2003, 1 euro valait un dollar américain. Il y a 18 mois, le taux de change était de 1 euro pour 1,20 $. Aujourd’hui, on frôle 1,50 $ et rien n’indique que cela s’arrêtera là. Trois des principaux exportateurs mondiaux de pétrole, l’Iran, le Venezuela et la Russie, exigent d’être payés en euros et non plus en dollars américains. La semaine dernière, le directeur adjoint de la banque centrale chinoise, Xu Jian, a exprimé tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, en affirmant que le dollar américain était en train de "perdre son statut de devise mondiale".

L’Amérique risque de perdre beaucoup

Le cas échéant, l’Amérique perdra beaucoup. Les autres pays doivent conserver d’importantes réserves de devises étrangères - en grande partie des dollars américains - pour couvrir leurs dettes extérieures. Les États-Unis, quant à eux, peuvent rembourser leurs dettes extérieures astronomiques dans leur propre monnaie. Au besoin, ils peuvent tout simplement imprimer plus de dollars. Avoir une monnaie qui sert de monnaie de réserve mondiale offre des avantages que les Américains risquent de regretter le jour où ils les perdront.

La pression baissière sur le dollar va se poursuivre. En effet, actuellement, les États-Unis empruntent chaque année 6 % de leur produit intérieur brut à des pays étrangers pour couvrir leur déficit commercial. Tant qu’elles avaient confiance en l’intégrité des institutions financières étasuniennes, les banques étrangères leur accordaient volontiers des prêts successifs. Mais cette confiance a été sérieusement ébranlée par la crise des subprimes. En outre, d’autres marchés, la Chine et l’Inde notamment, affichent désormais de meilleurs résultats. Et l’attitude protectionniste du Congrès face aux offres publiques d’achat étrangères, accompagnées d’un renforcement des restrictions en matière de visas, font des États-Unis un pays moins accueillant pour les investisseurs étrangers.

Des solutions de rechange

De surcroît, il existe maintenant des solutions de rechange au dollar américain. La dernière crise comparable subie par le dollar remonte à 1971. Un autre président républicain tentait alors de conduire une guerre tout aussi impopulaire sans augmenter les impôts. Richard Nixon a dévalué le dollar américain et démantelé le système de Bretton Woods, qui avait fixé le cours de toutes les autres monnaies nationales par rapport au dollar, inaugurant l’ère actuelle des taux de change flottants.

À l’époque, il n’y avait aucun autre candidat au rôle de monnaie de réserve mondiale. Le dollar est donc resté au centre du système, en dépit de toutes les turbulences. Cette fois, en revanche, il y a l’euro, la monnaie d’une zone économique aussi grande que les États-Unis, ainsi que la monnaie chinoise, concurrente potentielle à long terme. Toutefois, le processus de changement devrait être lent.

La dernière fois que le monde a connu un tel changement, celui-ci s’est opéré en plus de 40 ans. Avant la Première Guerre mondiale, la livre sterling régnait en maître. Elle représentait 64 % des réserves monétaires mondiales et 60 % de tous les échanges commerciaux à l’international. Deux guerres mondiales ont ensuite appauvri la Grande-Bretagne, mais ce n’est que dans les années 50 que le dollaraméricain a complètement remplacé la livre.

Aujourd’hui, le dollar américain représente 70 % du commerce international et des réserves monétaires. Mais il est très vraisemblablement en train de prendre le même chemin que la livre. De nombreux pays sont en train de remplacer une partie de leurs réserves de dollars par un panier d’autres devises. Et ceux qui ont indexé leur monnaie sur le dollar commencent à l’en détacher : le Koweït l’a déjà fait et les Émirats arabes unis y réfléchissent sérieusement. Si la Chine désindexe sa monnaie par rapport au dollar, la modification du système monétaire se fera beaucoup plus vite. Mais en tout état de cause, on peut commencer, tout doucement, à dire adieu au dollar américain.

*L’auteur est un journaliste canadien, basé à Londres. Ses articles sont publiés dans 45 pays.




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