Essais québécois

Petite leçon d’interprétation

Le Devoir
samedi 5 mars 2011

Mais d’où vient la femme de Caïn ?
Les récits insolites de la Bible

Sébastien Doane
Novalis/Médiaspaul
Montréal, 2010, 216 pages

En classe d’enseignement religieux, nous prenions plaisir, adolescents, à contester le caractère vraisemblable des histoires bibliques que l’enseignant nous présentait. Le pauvre ne se démontait pas et tentait des interprétations modernes pour nous rabattre le caquet, tout en nous invitant à être moins primaires. Ainsi, selon lui, la traversée de la mer Rouge par Moïse et les siens s’expliquait par le phénomène de la marée basse et les guérisons d’aveugles par Jésus signifiaient simplement que le Christ faisait sortir les bornés de leur incompréhension. Nous n’étions pas toujours convaincus par ces essais d’interprétation, mais nous apprenions au moins à ne pas nous contenter de critiques faciles.

Dans leurs pamphlets respectifs contre la religion, le biologiste Richard Dawkins (Pour en finir avec Dieu, 2008) et le journaliste Christopher Hitchens (Dieu n’est pas grand, 2009) reprennent certaines de nos thèses d’adolescents. Dawkins souligne « l’aspect vraiment étrange de la Bible ». Il qualifie l’histoire d’Abraham prêt à sacrifier son fils de « lamentable » et y voit un « exemple de maltraitance d’enfant ». Dawkins conclut donc que « la Bible peut être une oeuvre de fiction saisissante et poétique, mais [que] ce n’est pas le genre de livre à donner à ses enfants pour élaborer leurs principes moraux ».

L’approche de Hitchens est un peu différente. Le journaliste, en effet, cherche essentiellement à montrer que le texte biblique est de fabrication humaine, n’a rien d’une révélation divine et qu’il faut s’en réjouir puisqu’il s’agit d’une « fable absurde », pleine d’« événements abominables et démentiels ».

Il faut reconnaître qu’une lecture littérale de la Bible leur donne raison. En ce sens, tout fondamentalisme en cette matière est assurément condamnable, et les illuminés affirmant qu’il suffit d’ouvrir ce livre à n’importe quelle page pour y trouver des réponses divines à nos questions délirent. Faut-il pour autant en conclure, comme le font Dawkins et Hitchens, que le texte biblique est une dangereuse bêtise ?

Mon enseignant du secondaire pourrait leur répondre qu’ils reproduisent ce qu’ils condamnent par ailleurs, c’est-à-dire qu’ils se fondent sur une lecture littérale de la Bible pour la discréditer. Or, on devrait savoir, de nos jours, qu’une telle lecture ne vaut pas grand-chose pour évaluer la valeur de ce texte fondateur de la culture occidentale, peu importe ici qu’on le considère comme issu d’une révélation divine ou comme une oeuvre humaine. Sans une méthode interprétative digne de ce nom, un texte d’une telle ancienneté, d’une telle portée et d’une telle complexité (plusieurs genres littéraires et plusieurs auteurs le composent) ne peut que nous échapper ou nous apparaître comme un fatras indigne.

Un point de vue moderne

Détenteur d’une maîtrise en études bibliques et animateur de pastorale au collège Saint-Jean-Vianney, Sébastien Doane connaît et aime la Bible. Cela ne l’empêche pas de reconnaître que certains des récits qu’elle comporte sont pour le moins insolites, voire inacceptables d’un point de vue moderne. Doane rencontre souvent des élèves qui lui disent que la Bible est ennuyeuse, sans la connaître, bien sûr. « Ça tombe mal que la naissance de Jésus soit célébrée en même temps que Noël », lui a déjà lancé un jeune en découvrant les récits de la Nativité. Il croyait qu’il s’agissait d’un malheureux hasard et que Jésus, évidemment, souffrait d’une telle concurrence commerciale.

Au lieu de contourner la difficulté que représentent les épisodes bizarres, parfois cruels, parfois incohérents, de la Bible dans la mission qui consiste à faire découvrir et apprécier ce texte, Doane a choisi d’en faire le coeur de son projet. Composé de 34 essais d’interprétation de récits insolites de la Bible, Mais d’où vient la femme de Caïn ? propose une instructive et ludique initiation à la lecture du grand texte dont aurait pu bénéficier mon enseignant de l’époque.

Dans la Genèse, par exemple, Caïn, après avoir tué son frère, se trouve une femme. Mais d’où sort-elle, celle-là, alors que la terre n’est censée être habitée que par Adam, Ève et leur fils meurtrier ? Ce « trou » dans le récit, explique Doane, fournit une clé d’interprétation. Il nous montre que ce texte « n’est pas un reportage journalistique, mais un "récit des origines", sans aucune prétention historique. Il veut nous parler du lien intense qui unit Dieu et sa création ».

Le cas d’Abraham est presque pire. « Si un père agissait comme lui aujourd’hui, écrit l’exégète, il faudrait le signaler à la direction de la protection de la jeunesse et à la police ! » Dawkins et Hitchens se servent d’ailleurs de ce quasi-infanticide pour illustrer le caractère immoral de la Bible. Or, attention, explique Doane. En cette lointaine époque, plusieurs cultes incitent aux sacrifices d’enfants comme manifestation d’une confiance absolue en la divinité. Le récit d’Abraham s’inspire donc de cette coutume pour finir par la condamner, une fois pour toutes.

Dans la section consacrée au Nouveau Testament, Doane a notamment retenu l’épisode du figuier condamné par Jésus. Pourquoi, en effet, s’en prendre à un arbre ? Parce que le figuier, ici, est le symbole du Temple, dans lequel Jésus vient juste de piquer une sainte colère contre le commerce religieux. « Son absence de fruits, explique Doane, est l’image de la stérilité du Temple et des institutions juives. » Le message, ajoute-t-il, n’a rien perdu de sa résonance pour l’Église d’aujourd’hui.

On retrouve aussi, dans cet ouvrage, un Moïse et un Jonas tentés par le suicide, des considérations sur la polygamie acceptée du roi Salomon (une preuve que la conception du mariage peut évoluer), sur les frères et soeurs de Jésus, sur les deux récits de la mort de Judas et bien d’autres lectures originales.

Dans de brèves réflexions qui suivent chacune des explications de textes, Doane adopte une perspective plus résolument croyante, qu’on acceptera ou non. Ce qu’on ne pourra contester, toutefois, c’est la leçon principale de cet essai : une lecture littérale de la Bible, que ce soit pour y adhérer ou pour la rejeter, ne rend pas justice à l’oeuvre et nous expose à la bêtise. Rigoureuses, inventives et actuelles, les interprétations proposées par Doane, sans toujours convaincre, fournissent un bel exemple de la voie à suivre.

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louisco@sympatico.ca

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