Hier soir à "Tout le monde en parle", Pauline Marois a livré un vibrant hommage au crucifix. Selon Mme Marois, par son statut patrimonial, le crucifix mérite ce qu’aucun élu n’aura jamais, c’est-à-dire, un siège permanent (pour l’éternité) à l’Assemblée nationale.
Lors d’une prise de bec avec celui présenté comme « le plus grand philosophe vivant » (Charles Taylor), Mme Marois a défendu avec fermeté son crucifix. « Il fait partie de notre patrimoine » s’est-elle offusquée lorsque M. Taylor le mit en cause.
Le crucifix a-t-il été abandonné comme symbole par l’Église catholique ? À ce que je sache, le crucifix représente toujours "LE" symbole du catholicisme. Il a beau faire partie de notre patrimoine, il a beau avoir marqué notre Histoire, le crucifix demeure un des plus importants symboles religieux de tous les temps. Il n’a pas sa place à l’Assemblée nationale. L’État est laïc et les lieux publics de l’État doivent être neutres vis-à-vis toutes les confessionnalités. Étant donné la pluralité de croyances religieuses qui façonne de plus en plus la diversité québécoise, ce signe religieux n’a plus sa place dans nos institutions. Les individus sont religieux, pas l’État.
Afin d’être équitable envers tout citoyen et afin de refléter le même traitement et la même justice pour tous, l’État doit avoir une image laïque et un fonctionnement laïc. De plus, l’État doit affirmer avec fermeté les valeurs fondamentales de la nation québécoise, entre autres, la ferme égalité Femme – Homme, tout comme la séparation totale de l’État et de la religion.
Le prétexte patrimonial pour maintenir un signe religieux dans nos institutions est contraire à la laïcité. Le crucifix doit être retiré du salon bleu et remis dans les allés historiques du parlement servant à raconter notre Histoire. Le crucifix de l’Assemblée nationale devrait être déplacé et suspendu près du portrait de Maurice Duplessis où l’on pourrait lire un extrait du débat du 13 octobre 1936, sur le discours du trône.
M. Duplessis en réponse au chef de l’opposition, M. Télesphore-Damien Bouchard qui avait parlé de la prière lui dit :
« Pour notre part, M. l’Orateur, nous voulons rétablir les droits divins. Nous la voulons partout, la prière, nous ne la dissimulons pas. De la prière dans les élections, oui, nous en voulons, et sans forfanterie intéressée, nous en voulons partout. Le soir même des élections, nous avons demandé l’aide de la Providence pour la tâche que nous avions à accomplir. Nous avons remercié la Providence d’avoir couronné nos efforts et, dans la suite, nous avons posé des actes pour démontrer que c’est encore l’étoile du ciel qui doit toujours nous guider. Car c’est d’en haut que nous pouvons voir la lumière qui guide, qui éclaire la voie, et la force qui nous permet de remplir notre devoir dans sa pleine mesure. C’est elle qui est le plus sûr appui pour étudier les problèmes et trouver les solutions appropriées afin que la population de la province de Québec atteigne prospérité et bonheur. Vous avez vu que le crucifix occupe maintenant la place d’honneur en cette Chambre.
L’Action catholique du 8 octobre 1936, à la page 3, rapportait : "Pour la première fois dans un Parlement dit britannique, il y avait un crucifix au mur principal. La disposition de ce crucifix fait suite à une remarque que M. Nil Larivière avait faite au cours de la session précédente.
"Le député du Témiscamingue s’était demandé comment il se faisait que la seule Législature catholique de l’Amérique du Nord n’avait pas de crucifix dans sa salle de délibérations. À la demande de M. Duplessis, des crucifix ont été placés dans l’Assemblée législative et dans la salle du Conseil exécutif. Ajoutons que le premier ministre lui-même a placé un crucifix dans son bureau."
Voilà l’origine du crucifix de Pauline. Le crucifix a été introduit par Duplessis pour affirmer que la gouverne de l’État québécois (la « province » de Québec) était "guidée" par la main de dieu lui-même à travers son humble disciple.
Notre Révolution tranquille nous a sortis de cette "gouverne divine". Le peuple québécois s’est pris en main et a sorti l’église de sa chambre à coucher et de son parlement. Mais il reste ce vestige archaïque de l’ingérence "divine" dans les affaires de l’État. Le crucifix trône « au dessus » du Président de l’Assemblée nationale, rien de moins.
Il a beau avoir indéniablement une valeur "patrimoniale" sa place n’est définitivement pas là. Ou alors, disons franchement que nous voulons que notre Pays soit gouverné par la main de "dieu" avec tout l’arbitraire qui en découle.
Mme Marois prône-t-elle un Québec laïc, démocratique et ouvert à toutes les cultures et toutes les religions sans distinctions ou si Mme Marois désire un Québec catholique voulant convertir les nouveaux arrivants à la religion "patrimoniale" ?
Il n’y a pas de laïcité "ouverte", "fermée", "stricte", "rigide", "inclusive", il y a simplement la laïcité.
Tout qualificatif ajouté à laïcité lui enlève son sens. On ne peut parler de laïcité de l’État en défendant le siège du crucifix dans nos institutions. On ne peut parler de laïcité dans l’État si l’État "s’accommode" de lois religieuses (port obligatoire de signes par certaines religions).
Tous reconnaissent la valeur patrimoniale du crucifix. Cependant, la nation québécoise ne reconnaît plus la valeur suprême de dieu pour la gestion de l’État. Le crucifix est un symbole religieux qui doit être relégué à l’endroit que notre évolution lui assigne.
La diversité de notre société l’impose. L’État doit offrir une image et un fonctionnement neutre vis-à-vis toutes les confessions, et ce, sans exception.
Seule la neutralité assurée par la laïcité ainsi que par les valeurs fondamentales universelles communes peut assurer un vivre-ensemble paisible et ouvert. Aucune religion ne doit dominer, ni aucune religion ne doit faire la loi.
La société québécoise doit préserver la liberté de conscience, la liberté de croyance et la liberté de pratique religieuse pour tous les citoyens. Mais les citoyens doivent être conscients que leur liberté religieuse ne peut interférer dans la vie de la société.
N’en déplaise aux cardinaux Ouellet et Turcotte, leur pouvoir est désormais dans leur église et leur autorité ne peut s’exercer que sur leurs fidèles consentants. Leur symbole ostentatoire n’a pas sa raison d’être au salon bleu.
De jouer l’argument sentimental du "patrimonial" est fallacieux. On entend par patrimoine un bien transmis de génération en génération, transmis collectivement par les ancêtres. Le crucifix à l’Assemblée nationale ne date que de 1936 et était une façon pour Duplessis d’indiquer clairement à la population que l’Église catholique avait sa place dans l’État québécois. Il y a peu de « patrimonial » dans ce geste politique. Duplessis veut montrer sa vertu en affirmant ses principes catholiques. La présence du crucifix à cette place stratégique du salon bleu relève plus du politico-religieux que du "patrimonial".
Si Mme Marois s’intéresse vraiment au Patrimoine, je comprends difficilement son silence et son manque d’action devant la démolition d’un trait patrimonial de la ville de Québec.
En effet, en fin de semaine, on détruisait la façade de l’église St-Vincent-de-Paul.
« Une boule de ciment de 2500 kg est utilisée pour démolir la façade. » On dit aussi pour calmer les passions et anesthésier la douleur "patrimoniale" des citoyens que « Des pierres, l’écriteau et les arches sont récupérés par le sculpteur Florent Cousineau. Il les utilisera pour créer une fontaine qui ornera l’entrée du futur hôtel de 300 chambres. »
Québec a perdu en fin de semaine, un grand trait de son patrimoine. Jamais plus Québec n’aura la même figure et on oubliera son Histoire. On aurait pu s’inspirer du pavillon Judith-Jasmin pour construire un immeuble s’harmonisant avec cette façade patrimoniale. Mais il aurait été trop dispendieux de construire en sauvant l’Histoire. L’Histoire n’est pas rentable. On s’occupe du patrimoine lorsque celui-ci peut avoir des retombées électorales.
Serge Charbonneau Québec


