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Paradoxes sur le Kosovo
François Brousseau
Le Devoir
lundi 18 février 2008


Quelques leçons et paradoxes sur le Kosovo, qui accède aujourd’hui à l’indépendance, entre la colère des uns, les applaudissements des autres... et quelques silences embarrassés.

1. Les Kosovars ont un droit moral à l’indépendance, mais les Serbes avaient aussi de bons arguments. Le Kosovo n’était pas une république fédérée de l’ex-Yougoslavie ; il était une province à l’intérieur de la Serbie. Les Serbes s’étaient résignés au départ des anciens « partenaires fédérés » comme le Monténégro. Mais le Kosovo est un cas différent, tout autant sur le plan historico-affectif (le Kosovo, « berceau historique inaliénable » de la Serbie) que sur le plan constitutionnel. La Serbie a déjà sanctionné par référendum le caractère intangible de l’intégrité territoriale serbe.

Et puis, le Kosovo n’a pas été, au sens strict, victime de « génocide » comme certains l’ont prétendu. L’oppression du régime de Milosevic contre les Albanais du Kosovo fut terrible — on a fermé des écoles, interdit l’usage public d’une langue, pourchassé les militants nationalistes —, mais n’équivalait pas à un génocide, en tout cas pas selon les définitions habituelles.

Lorsque, vers la fin des années 90, l’héroïque mais peu productive résistance passive inspirée par Ibrahim Rugova fut activement contestée par les jeunes militants de l’UCK (Armée de libération du Kosovo), la répression serbe changea de registre, avec des déportations et des assassinats. Mais, même là, elle n’atteignit jamais les niveaux d’horreur du Rwanda de 1994. Et puis, dans les années 2000, il y eut aussi au Kosovo quelques épisodes où les victimes étaient serbes, et les coupables albanais.

2. Les répressions des années 90 justifient le refus de tout compromis des Kosovars.

Telle est en tout cas l’excuse que saisissent au vol les pays occidentaux qui vont reconnaître l’acte de sécession unilatéral d’hier : « Ces gens-là ont souffert, donc ils ont donc droit à l’indépendance. »

Mais tout importante qu’elle soit, la souffrance historique d’un peuple, reconnue par le reste du monde, n’est pas « le » critère de dernière instance qui fait qu’une indépendance va ou non se concrétiser. « Le » critère, c’est l’indiscutable détermination de ce peuple... doublée de sa capacité à trouver des alliés de poids sur la scène internationale. Et là-dessus, les Kosovars ont réussi le test... même si, ironiquement, il n’y a jamais eu de référendum sur l’indépendance du Kosovo !

3. Faire un nouveau pays, cela nécessite des appuis.

Sans l’enthousiasme des États-Unis pour l’indépendance kosovare (avec quelles arrière-pensées ? de nouvelles bases militaires dans les Balkans ? certains le chuchotent...), il est certain que l’on n’aurait pas fait la fête, ce week-end, dans les rues de Pristina.

Il reste que le Kosovo ne sera pas admis à l’ONU avant un bon moment, car au moins deux pays importants, détenteurs de droits de veto au Conseil de sécurité — la Russie et la Chine — refuseront toujours d’avaliser ce qui s’est passé ce week-end. Ils ont eux-mêmes des questions nationales en leur sein, et les traitent de façon beaucoup plus impitoyable et efficace que tous les Slobodan Misosevic.

4. Le Kosovo, un « cas particulier ».

« Un cas particulier » : on va l’entendre beaucoup, celle-là, dans les prochains jours. Mais Ottawa n’en est pas moins embarrassé... comme le sont l’Espagne, la Slovaquie ou la Grèce, des pays qui, comme le Canada, peuvent voir d’un mauvais oeil l’exemple d’une indépendance unilatérale à l’intérieur d’un pays démocratique comme l’est, après tout, la Serbie de 2008.

En la matière, tous les cas sont « particuliers »... mais il est aussi vrai qu’il y a quelques principes généraux (certes violés à l’occasion !) auxquels on aime se référer, ne serait-ce que pour les tourner dans le sens qui nous convient, en ajoutant au besoin : « Oui, mais ce cas-ci, c’est une exception ! »

Le caractère unilatéral d’une déclaration d’indépendance est l’un de ces tabous rarement enfreints ces dernières années mais qui a été allègrement défoncé pour le Kosovo. En effet, l’indépendance du Timor en 2002, celles de la Slovaquie et de l’Érythrée au début des années 90, sans oublier les ex-républiques soviétiques, avaient fait l’objet d’accords bilatéraux entre l’ancien pays et le « morceau » qui s’en séparait.

5. Une petite nation dans tous ses États.

Dernier paradoxe, presque jamais souligné par la presse internationale : il y aura donc maintenant, sur la carte de l’Europe, deux États pour une seule et même petite nation de six millions d’habitants : les albanophones des Balkans... Alors que les Kurdes (beaucoup plus nombreux que les Albanais) ou les Tibétains ne peuvent même pas rêver d’en avoir un seul !

Complètement taboue dans l’état actuel des choses, la question d’une unification de l’Albanie et du Kosovo pourrait fort bien se poser dans le moyen ou le long terme. L’idée fera se hérisser les Grecs, les Macédoniens et beaucoup d’autres... mais elle figurera peut-être dans l’actualité des années 2010 ou 2020.

Le XXIe siècle, fin des nations ?

***

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada. On peut l’entendre tous les jours à l’émission Désautels à la Première Chaîne radio, et lire ses carnets sur

www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

francobrousso@hotmail.com !








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