
La vie est pleine de hasards. Ainsi, en 1976, après avoir vu les deux premiers épisodes de la saga du « Parrain » du cinéaste italo-américain Francis Ford Coppola et avoir été ébloui par les paysages de Sicile, j’avais été pris d’une envie furieuse de la visiter. Je m’y trouvais quelques jours après je ne sais plus trop quel évènement très médiatisé en Europe, et au moment où s’ouvraient les Jeux Olympiques à Montréal.
À l’époque, l’Italie traversait une période difficile sur le plan économique, et le taux de change du dollar canadien en lires était très avantageux, ce qui nous avait donc permis, à ma conjointe et moi, de faire un très beau voyage.

Nous nous étions ainsi retrouvés à l’Hôtel Timeo, à Taormina, dont la grande terrasse s’ouvre à la fois sur la Baie de Naxos en contrebas et le volcan Etna en fond de scène. Quelques années plus tard, cette terrasse allait être utilisé pour le tournage d’une des scènes du Parrain III, et je me souviens en avoir ressenti une grande satisfaction, tant j’avais trouvé ce décor exceptionnel.
Lors de ce premier voyage, je m’étais bien entendu, rendu à Corleone en « pélerinage » pour m’imprégner de l’atmosphère.
J’allais retourner en Sicile à quelques reprises par la suite, notamment en juin 1992, sans me douter à quel point la situation politique et sociale s’y détériorait. Lorsqu’on est en vacances, on passe plus de temps le nez fourré dans les guides que dans les journaux, ou les yeux rivés sur les bulletins télévisés.
Pourtant, lorsque nous arrivâmes à Palerme, ce dimanche après-midi, l’actualité locale s’imposa brutalement à nous. Une foule importante était amassée sur la grand’ place et dénonçait bruyamment l’assassinat du juge Giovanni Falcone, comme nous l’apprenaient les banderoles et les tracts.
Dans les jours qui suivirent, il était facile de voir qu’un climat particulier régnait dans la ville. Il y avait des policiers en armes partout, et l’on sentait que la moindre étincelle risquait de mettre le feu aux poudres. Nous terminâmes notre visite à Palerme sur la pointe des pieds.
De retour à Montréal, fortement intrigué par ce que j’avais découvert, je voulus en apprendre davantage sur ce qui s’était passé et je me mis à lire et à me documenter. Comme l’Internet en était encore à ses balbutiements, il fallait ratisser les librairies.
Mais étant cinéphile, j’avais découvert plusieurs années auparavant les films de réalisateur italien Francesco Rosi que j’appréciais beaucoup. Il est de même école que le réalisateur Costa Gavras, connu pour des films politiques comme « Z », « L’Aveu », « État de siège » ou « Section spéciale » pour ne nommer que ceux dont le titre me revient rapidement à l’esprit.
Francesco Rosi, pour sa part, s’est beaucoup intéressé au phénomène de la mafia et des liens qu’elle entretient avec le pouvoir dans des films comme « Salvatore Giuliano », le célèbre bandit sicilien, « Lucky Luciano », le mafieux new-yorkais des années 1940 que les Américains ont libéré de prison en échange de son soutien dans le débarquement des forces alliées en Sicile, « Main basse sur la ville » qui expose un système de corruption dans l’industrie de la construction à Naples dans les années 1950 qui ressemble comme deux gouttes d’eau au scénario que nous vivons présentement à Montréal, ou encore « Oublier Palerme », qui se déroule en partie à New York et en partie à Palerme, sur fond de scandales immobiliers et de trafic de stupéfiants.
D’autres cinéastes, autant en Europe qu’en Amérique, ont également abordé le thème de la mafia dans des documentaires ou dans des docu-fictions, un mélange de genres basé sur la réalité, bien commode pour éviter les poursuites.
Ainsi, le film récent Gomorra, basé sur les reportages du journaliste Roberto Saviano, nous permet de découvrir le « modus operandi » de la mafia napolitaine, la Camorra. Plus ancien (début des années 1970), le film « Confession d’un commissaire de police au Procureur de la République, nous enseigne le bon usage du ciment pour se débarrasser d’un témoin gênant, à la Milioto, comme nous l’avons appris cette semaine.
Et puis, pour comprendre comment la mafia parvient à infiltrer les plus hauts rouages de l’État, rien ne vaut Il Divo, ce film qui relate l’histoire véridique du politicien Giulio Andreotti, plusieurs fois ministres, président du conseil (premier ministre), « personnalité influente de la Démocratie chrétienne au centre de la vie politique italienne pendant plusieurs décennies, à partir de son gouvernement de 1992 jusqu’à son procès pour complicité présumée dans les affaires mafieuses du pays mise au jour lors de l’opération Mani pulite. » Andreotti est parvenu à se faire nommer sénateur à vie et à obtenir ainsi l’immunité parlementaire, lui évitant d’avoir à affronter les foudres de la Justice.
Ce qui ressort de toutes ces références à la fois divertissantes et instructives, c’est que tout ce qui émerge maintenant de la Commission Charbonneau est conforme à un schéma connu, un schéma auquel nous n’échappons pas, et un schéma que les autorités en place, tant politiques que policières, se sont systématiquement appliquées à ignorer pendant des années, sans doute parce qu’elles y trouvaient leur compte quelque part.
Le vrai crime, celui qui est à la source de tout le mal que nous découvrons aujourd’hui, c’est celui de tous ceux qui savaient et qui ont sciemment et délibérément choisi de fermer les yeux ou même de se rendre complices, à Montréal, à Laval, à Québec, à Ottawa, et ailleurs. Ceux qui ne se salissent pas les mains parce que ça paraît, mais qui sont tout prêts à se salir la conscience, parce que ça ne paraît pas et que c’est payant, en argent ou autrement (en votes, par exemple).
Au début des audiences de la Commission Charbonneau cet automne, sont venus témoigner deux témoins « experts », le célèbre « Joe Pistone », alias « Donnie Brasco », ce policier du FBI qui était parvenu à infiltrer et faire tomber la famille Bonnano de New York, et une universitaire italienne en stage de doctorat à Montréal. Ils ont dit à la Commission que la mafia, c’était des malfrats, mais aussi des commerçants ordinaires, impliqués dans leur milieu, affichant toutes les apparences de l’honnêteté. Vos voisins quoi.
Et rappelez-vous de l’insistance de Lino Zambito à se dire honnête même si les faits qu’il rapportait lui-même démontraient exactement le contraire. Combien sont-ils les « honnêtes gens » à la manière de Lino Zambito ? Et combien y en a-t-il de malhonnêtes au sens où les Québécois honnêtes l’entendent communément ?
Moi, ce qui me frappe le plus, depuis le début des audiences de la Commission Charbonneau, c’est le nombre d’Italos-québécois qui ont été mis en cause, et l’absence totale de réaction des chefs de file de la communauté italo-québécoise qui semblent totalement indifférents ou insensibles à la réputation que les pommes pourries sont en train de leur faire, comme s’ils en avaient peur, ou au contraire comme s’ils ne les craignaient pas parce qu’ils sont du même monde, ou pire, comme s’ils s’en foutaient royalement.
Après Gérald Tremblay, il y aura un autre maire. Denis Coderre ? C’est en tout cas ce qu’indiquent les sondages. « Business as usual. » Après tout, la communauté italo-québécoise le connaît bien. C’est un « paesano » du Nord-Est de la ville, Montréal-Nord, Ville d’Anjou, Rivière-des-Prairies. Ça fait des années qu’elle le fait élire...







