En lisant les commentaires aux diverses tribunes et chroniques publiées depuis quelques semaines, je remarque qu’une accusation revient souvent contre René Lévesque, soit celle d’avoir proposé, en 1980, une question qui ne menait pas directement à l’indépendance. Puis-je rappeler qu’à cette époque, plus de 80% de l’économie québécoise était contrôlée par des entreprises dont les cadres supérieurs n’étaient pas des Québécois français et que l’État, contrairement à 1995, ne disposait d’aucune marge de manoeuvre pour contrer les tentatives de déstabilisation financière qui auraient accompagné une déclaration d’indépendance ? Récrire l’Histoire ne change pas la réalité passée.
Par ailleurs, beaucoup semblent croire que les lois québécoises qui ont profité aux citoyens ou leur ont assuré une certaine sécurité linguistique et culturelle ont conforté la population de langue française dans l’idée qu’on pouvait aussi bien demeurer Canadien. Autrement dit, il aurait fallu délibérément pratiquer la politique du pire pour "indépendantiser" les Québécois. Outre qu’une telle politique relève du cynisme, elle révèle une inconscience certaine. Tant qu’à y être, reprochons aux gouvernements des années soixante d’avoir sorti le Québec de sa médiocrité antérieure sur tous les plans. Ce sont au contraire ces transformations qui ont induit les Québécois à croire qu’ils étaient nés pour autre chose qu’un petit pain et contribué à former les professionnels, les techniciens, les scientifiques, les gens d’affaires et les grands commis dont a besoin un État qui ne veut pas troquer son statut de province, annexée tant qu’on voudra, pour une simple "république de bananes", ce qu’aurait été, et pour un temps certain, un Québec prématurément indépendant, disons avant les années quatre-vingt-dix.
Il demeure vrai qu’en dépit des efforts constants des militants et, bien qu’on en ait, de beaucoup de députés et ministres du Parti québécois, l’appui à l’indépendance a constamment oscillé en dents de scie depuis les années soixante-quinze au gré des événements catalyseurs, culminant, après l’échec de Meech, à environ 73%. Ce dernier exemple, lorsqu’on le compare aux évaluations présentes, devrait illustrer à quel point l’idée nationale est encore peu solidement ancrée dans la conscience collective. Une nation existe véritablement seulement lorsque ceux qui s’en réclament forment une confortable majorité qui ne s’atomise pas au gré du vent. Le travail de décolonisation des esprits n’est pas aussi simple ni aussi avancé qu’on semble parfois le croire.
Certes, on peut attribuer une part de cette difficulté aux hésitations et à la pusillanimité des gouvernements et principaux responsables du Parti québécois, de 1980 à 1988 et de 1996 à aujourd’hui. On a probablement raison de présumer qu’il n’est plus le parti de la situation et qu’il n’en prend pas conscience. On peut légitimement penser que la seule plomberie référendaire ne constitue plus le meilleur moyen de parvenir au but. Mais, de grâce, cessons de renier ou d’ignorer tout ce qui a servi à bâtir le Québec jusqu’à maintenant et sans quoi tout resterait à faire.
C’est justement le chemin parcouru qui peut rendre crédibles les possibilités qu’offre l’indépendance, en prouvant à ceux que l’on veut convaincre qu’ils ne se trouvent ni sans moyens ni sans capacités et en leur montrant comment ces moyens et ces capacités atteignent leurs limites tant que la nation ne dispose pas de tous ses pouvoirs et ne tend pas toute sa volonté pour tracer son propre destin. Si, au contraire, nous répétons constamment que le passé ne nous a jamais valu rien qui vaille, nous ne ferons que diminuer la confiance de nos compatriotes en leur propre dynamisme collectif.
Raymond Poulin
