On l’a pas lu mais on sait quoi dire !

On voudrait nous garder collectivement niais qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

vendredi 20 juin 2008
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Très mal engagé, le débat suscité par le rapport Bouchard-Taylor prend des allures de bataille de coqs plutôt que de confrontation d’idées. Au lieu d’une réflexion collective, on assiste au lancement de tomates. C’est la guerre des tuques, avec des adultes dans les rôles principaux. Il y a les pro d’un côté, puis les anti Bouchard-Taylor de l’autre. Et la majorité des gens de l’un et l’autre camp, on pourrait le parier, n’a pas lu le rapport, pas même son résumé !

Et cela, à commencer par les commentateurs patentés eux-mêmes, qui chroniquent comme les curés de jadis prêchaient. Certains préciseront même, pour se donner de la crédibilité, l’avoir « lu en partie ». Et entre-temps, les maisons de sondage font leur beurre en établissant la proportion de Québécois pour et contre un rapport qu’ils ne connaissent pas ! Tout cela est désolant et ne fait pas beaucoup progresser l’ensemble de la société.

Du point de vue de la responsabilité des directions des médias, cet affligeant échec démocratique fait une fois de plus la triste démonstration que les tribunes publiques, et au tout premier chef la télévision publique de Radio-Canada, ne font pas leur travail.

Juste avant de paraître, le rapport Bouchard-Taylor — comme tant et tant d’autres avant lui — a provoqué dans les médias une frénétique course au scoop. Puis, aussitôt paru, il suscita un court feu d’artifice, puis plus rien. Au suivant ! Ah ! oui, tiens, j’oubliais : on a vu tout à coup Guy Rocher, certainement un intellectuel qu’il conviendrait d’entendre s’exprimer dans ce dossier, passer en coup de vent au Téléjournal, entre une pub de char et un tremblement de terre. Puis, à la radio, au hasard d’une émission, Éric Bédard l’historien. Puis le silence... C’est tout. À part ça, rien. Désespérément rien. Sauf peut-être, ici ou là, quelques bribes, quelques échos... On voudrait nous garder collectivement niais qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Qu’attend la télévision publique pour organiser quelques tables rondes, rassemblant les deux commissaires et les personnes représentatives des divers courants de pensée ? Cela permettrait à tous de savoir à peu près correctement le contenu du rapport de manière à ce qu’ensuite, plutôt qu’avant, on puisse se faire son idée à soi et juger.

Et soit dit en passant, ce qui est vrai pour le rapport Bouchard-Taylor l’est aussi pour tous les sujets d’intérêt majeur. À quand d’authentiques débats sur nos Rabaska, le système de santé, la laïcité, etc.?

Évidemment, dans le cas des commissaires Bouchard et Taylor, s’ils avaient eu l’intelligence et le bon goût de remettre leur rapport avant la fin de la saison de Tout le monde en parle, on aurait pu y tenir un débat animé, avec un chanteur rock, une actrice de films romantiques et un joueur de baseball, et ils auraient pu recevoir une « carte » du fou du roi. Mais voilà, ils sont arrivés trop tard. Tant pis pour eux ! Il n’y a ici rien de nouveau. Depuis quelques années, la télévision de Radio-Canada donne l’impression de nous prendre pour une bande de valises. Écrivant cela, j’ai le sentiment d’émettre une évidence.

Quand même, quelques exemples, à commencer par un gros, le Téléjournal de fin de soirée. Retirez-en les brèves de tous genres, les courtes nouvelles dites culturelles, le sport et la publicité, il vous reste combien de minutes consacrées aux nouvelles de la planète ? Bernard Derome a beau être bon...

Au cours de l’hiver dernier, en information autre que « people », la télévision publique de ce grand pays riche n’a pu nous offrir qu’une prétentieuse production intitulée Une heure sur Terre. Cette heure, qui durait en réalité 45 minutes en raison de l’avalanche de publicités, rameutait plusieurs invités, souvent fort intéressants, mais qui étaient tellement bousculés dans le temps que leur témoignage, forcément maigrelet, se limitait à deux ou trois brèves réponses.

Le genre : tout sur la faim dans le monde en trois quarts d’heure avec cinq personnes invitées dont une directement du Zimbabwe, deux reportages, une question venue du public et une chanson ! Entrecoupés de publicités. Bref, une insulte à des personnes, souvent remarquables, qui se déplaçaient pour si peu, et une insulte au public, à qui on semblait ne reconnaître qu’une capacité très limitée de comprendre une situation complexe. Gênant.

À part ça ? Rien ! Le vide. Pas tout à fait : il arrive même à Radio-Canada de faire des émissions à partir d’un sujet que personne ne connaît, à commencer par l’animateur et ses invités, à l’intention d’un auditoire qui n’en connaît pas davantage. Autrement dit, l’art de parler et de faire parler à travers son chapeau. Et sciemment ! Le tout sans rire. On se croirait à Radio-Ubu.

Un exemple ? Il y en a des dizaines ! Le plus récent est ce rapport du Conseil du statut de la femme, sur l’hypersexualisation des jeunes. Avant même qu’il ne paraisse, la radio de Radio-Canada consacrait à cette étude son Maisonneuve à l’écoute, et le RDI y passait toute l’heure de l’émission Dominique Poirier en direct. Les animateurs, qui ne l’avaient pas lu, donnaient la parole à des gens qui ne l’avaient pas lu et le disaient, mais qui en parlaient néanmoins volontiers et avec passion !

À l’autre bout du tuyau, d’honnêtes citoyennes et de braves citoyens qui n’en savaient rien, pas même le titre, se faisaient une idée d’un rapport non paru à partir des analyses faites par des gens qui ne l’avaient pas lu, et ils téléphonaient pour en discuter. Pour dire qu’ils étaient d’accord ou en désaccord.

Franchement, ça, ça ne s’invente décidément pas ! Est-ce donc cela la liberté d’expression que Radio-Canada célébrait avec quelque pompe, il y a peu ?


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