Occupy Wall Street - Un bilan partagé de la mondialisation

jeudi 13 octobre 2011

Ce que le mouvement Occupy Wall Street rappelle aujourd’hui aux dirigeants, c’est qu’il faut retrouver le plus tôt possible un cadre permettant aux États de mieux contrôler les marchés ainsi que des mécanismes favorisant une meilleure redistribution de la richesse dans la société.
Photo : Agence Reuters Shannon Stapleton

Le mouvement Occupy Wall Street, relativement marginal à ses débuts, prend de l’ampleur en gagnant de plus en plus de groupes, notamment syndicaux, et tend à se propager à plusieurs grandes villes américaines. C’est un phénomène inhabituel et surprenant quand on connaît les traditions américaines en cette matière. À première vue, on serait porté à y voir un courant un peu idéaliste, surtout lorsqu’on voit quelques-uns des slogans anticapitalistes affichés par les manifestants.

Mais, on ne doit pas s’arrêter là, car il y a lieu d’y décoder une sorte d’indignation, l’expression d’un ras-le-bol de nombreuses couches de la société. D’une part, par rapport à la détérioration constante de leur situation économique depuis les années 1980 — malgré les promesses d’une mondialisation heureuse pour tous —, et tout particulièrement depuis la crise de 2008. D’autre part, par rapport à leurs dirigeants politiques, impuissants à exercer un quelconque contrôle sur les marchés, notamment les marchés financiers.

La révolution néolibérale

La phase cruciale est sans aucun doute la fin des années 1970 et le début des années 1980. On assiste alors dans les pays industrialisés à un changement de paradigme important : d’une vision interventionniste où les États devaient agir pour réguler les activités économiques, on est passé à une vision néolibérale caractérisée par la primauté du marché — jugé capable de s’autoréguler — et le retrait de l’État de la sphère économique. Aussi, cette vision s’est traduite par une vague de déréglementations qui ont touché plusieurs secteurs — notamment le secteur financier —, de privatisations d’entreprises publiques, de réformes de programmes sociaux, de baisses d’impôts pour les entreprises, d’ouvertures commerciales, etc.

Ce contexte a permis entre autres à la vague de mondialisation actuelle de se développer de manière extraordinaire, toujours avec la promesse d’être heureuse pour tous. Or, aujourd’hui, force est de constater que ces 30 dernières années sont loin d’avoir été « glorieuses » et que si elles l’ont été, ce n’est que pour une partie infime de la population. Plusieurs études tendent d’ailleurs à le démontrer, même au sein d’institutions comme le FMI.

En fait, si la lecture des agrégats macroéconomiques, par exemple la hausse du niveau des exportations, tend à valider l’apport positif de la mondialisation, l’exercice devient rapidement difficile dès qu’on entre dans l’analyse à une échelle micro (sectorielle). Plusieurs observateurs, même parmi les libéraux convaincus, comme l’ancien économiste en chef du FMI Kenneth Rogoff, ne se gênent plus pour l’avouer : le bilan de la mondialisation est loin d’être reluisant, ses gains ayant été surestimés tandis que ses coûts et risques ont été sous-estimés.

Les perdants américains de la mondialisation

Il n’est donc pas étonnant de voir ce mouvement de protestation Occupy Wall Street susciter autant d’enthousiasme. C’est que plusieurs franges de la population américaine ressentent beaucoup d’amertume envers leur situation économique et surtout, envers l’arrogance des milieux financiers, entre autres Wall Street.

En effet, trois ans après l’éclatement de la crise financière de 2008 et après un déluge de milliards de dollars dépensés pour sauver des banques et des multinationales de la déroute ainsi que pour stimuler, soi-disant, l’emploi et la croissance, les résultats ne sont tout simplement pas au rendez-vous. La création d’emploi est anémique, et le chômage persistant avec un taux au-dessus de 9 %. Les salaires réels sont en stagnation dans plusieurs secteurs, les conditions de travail sont de plus en plus précaires pour répondre à la nécessaire compétitivité et enfin, les programmes sociaux sont largement insuffisants.

Pendant ce temps-là, les banques et multinationales sauvées par les deniers publics au prix d’un endettement considérable — dette publique à environ 100 % du PIB — continuent d’engranger des profits mirobolants trimestre après trimestre. Résultat : les inégalités explosent littéralement, comme en fait foi un récent rapport du FMI sous la direction de l’économiste en chef Branko Milanovic (un rapport du Conference Board paru en septembre va dans le même sens). Globalement, si on comparait le revenu des 10 % des ménages les plus riches avec celui des 10 % les plus pauvres, le premier groupe accapare 42 % des revenus, alors que le second récolte à peine 1 %.

Et voguent les inégalités !

Par ailleurs, le coefficient de Gini, une mesure se situant entre 0 et 1 pour calculer les inégalités dans une société, a augmenté dans la plupart des pays industrialisés et plus précisément aux États-Unis, où il se situe à 0,38, comparativement au Danemark ou à la Suède, à 0,23. Mais le plus frappant est que le niveau de revenu des 20 % les plus riches est deux fois supérieur au revenu médian et surtout, le 1 % le plus riche aux États-Unis va chercher aujourd’hui le quart de la richesse.

La directrice des statistiques à l’OCDE, Martine Durand, est catégorique : cette augmentation des inégalités, au-delà des changement sociaux et démographiques (monoparentalité, vieillissement, etc.), est d’abord le fruit des changements imposés sur le marché du travail depuis les années 1980, marché caractérisé par une compétitivité constante qui entraîne une précarité systématique. Enfin, même au Forum économique de Davos de février 2011, on a relevé que les inégalités représentaient le défi majeur pour le monde dans les années à venir.

Quelle autre option ?

Quelle suite donner alors à ces revendications ? Jean-Maynard Keynes, probablement l’économiste le plus influent du XXe siècle, disait du capitalisme : « Le capitalisme international et cependant individualiste n’est pas une réussite. Il est dénué d’intelligence, de beauté, de justice, de vertu. En bref, il nous déplaît et nous commençons à le mépriser. Mais, quand nous nous demandons par quoi le remplacer, nous sommes extrêmement perplexes. » C’était en 1933, en pleine période de dépression économique ; Keynes se rendait à l’évidence qu’à défaut de trouver une solution de rechange au système capitaliste, il fallait travailler à corriger ses contradictions et ses aberrations.

Il a fallu plusieurs années de travail intense pour que les États réussissent à établir un cadre leur permettant de mieux contrôler les marchés, ainsi que des mécanismes permettant une meilleure redistribution de la richesse dans la société.

Malheureusement, ce cadre a été perdu dans le tumulte des réformes néolibérales des années 1980 et 1990. Ce que le mouvement de Occupy Wall Street rappelle aujourd’hui aux dirigeants, c’est qu’il faut le retrouver, le plus tôt possible !

***

Khalid Adnane - Économiste à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke


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" Ce qui est certain, c’est que même si la police et l’hiver ont raison des occupants de Wall Street, les motifs d’indignation ne disparaîtront pas pour autant. Comme l’écrit le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, les écarts de richesse se sont creusés de façon abrupte aux États-Unis, où le système de taxation est tel que « des milliardaires comme Warren Buffett paient proportionnellement moins d’impôts que leurs secrétaires. » Où les banques sont sauvées par les fonds publics, tandis que leurs victimes sont abandonnées à leur sort. Et où les plus riches peuvent dépenser des fortunes pour « amplifier » leur message, tandis que les protestataires, eux, n’ont même pas le droit d’utiliser un mégaphone.

L’occupation se terminera peut-être dans les jours ou semaines qui viennent. Mais l’indignation, elle, est là pour rester." Agnès Gruda, 18 novembre 2011

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