L’autre jour, devant l’entrée du pavillon Hubert-Aquin de l’UQAM, comme par exprès, un jeune homme muni d’une planchette m’aborde en anglais pour me demander de signer une pétition. Interloqué par le fait qu’il s’adresse à moi dans la langue du Pascale Picard Band, sans que j’aie eu besoin au préalable de « press nine », je lui demande tout bonnement s’il parle notre langue indigène. Il répond « Une petite peu », ce qui est à peu de choses près l’équivalent du « J’me débrouille » chez le francophone à qui l’on demande s’il parle anglais. Sauf que dans ce cas-ci, le « petite peu » était, ma foi, si petite qu’il aurait mieux valu le remplacer par « pas une saprée miette ! ».
Comme j’étais somme toute curieux de savoir de quelle pétition il en retournait, je décidai de remiser ma propre langue dans le placard et de faire usage, une fois n’est pas coutume, de la voix de mon maître. Tout ce qui suit est donc une traduction libre de l’anglais… et, à vingt cennes le mot, vous verrez qu’on ne compte pas les tours.
Sa pétition portait sur la protection des animaux en voie d’extinction. À l’en croire, une partie du cheptel à poils et à plumes de l’arche de Noé courait à sa perte. L’oncle Pierre en moi était d’accord pour signer, bien sûr, sauf que, minute papillon ! le texte de la pétition qu’il me présentait n’était rédigé qu’en anglais. Ça regardait mal. Le jeune homme crut bon de se justifier en expliquant qu’il étudiait à McGill et que, de toute façon, il venait de la Floride, comme si cela lui donnait un privilège aussi assurément qu’un coup de soleil sur le coco. Je lui appris ce que toute personne normalement constituée devrait connaître, avant même de franchir le tourniquet de l’aéroport P.E.T. (ou F.A.R.T. Airport), à savoir qu’au Québec c’est en français que cela se passe, que ça passe ou que ça casse. Capice ? comme on dit à la Tratoria di Mikes. Vous concéderez avec moi que, à moins d’être éditorialiste à La Presse, pas besoin de s’appeler Mario Beaulieu pour comprendre cela.
Loin de le décontenancer, mon commentaire tomba à plat et, blindé de son ignorance crasse, il crâna que l’important était de défendre les bêtes et blablabla, pas de se chamailler pour des peccadilles, re-blablabla. Pour tout vous dire, j’avoue que là, il venait me chercher… et il allait me trouver ! Avec un regard méchant comme une teigne, je lui dis qu’il n’était pas question que j’appose ma signature à ce document tant qu’il ne me serait pas présenté en français. Bref, je persiste et je… ne signe pas. N’importe qui d’autre aurait passé son chemin, mais notre homme avait son petit laïus tout arrangé d’avance pour me faire péter les plombs. Dites-le donc que vous vous en foutez comme de l’an quarante des animaux en voie d’extinction, me répondit-il avec son petit air digne des « grosses maudites anglaises de chez Eaton », dont parlait l’ancien ministre libéral Pierre MacDonald, il y a une couple d’années.
Plutôt que de fulminer, je pris une grande respiration et vidai mon publi-sac. Sache, mcgillois de mes deux, que les Québécois sont une espèce rare aussi menacée que le suceur cuivré, la baleine à bosse, le panda géant et le poulet frit du Kentucky (je n’étais pas à court d’arguments, mais mon bestiaire était par contre plutôt limité). Que les Québécois pourraient disparaître aussi vite que le dodo de l’île Maurice, le bison et sa bisoune, le tigre de Tasmanie ou les langoustines du Buffet Chan de Repentigny. Bref, que ça allait mal à shoppe. Yankee Doodle resta de marbre, inatteignable comme le trou du centre dans un tournoi de poches babette. Mais vous n’êtes pas quand même pas des animaux, cessez ce cirque, ânonna-t-il comme le mauvais acteur qu’il était.
Comme ça, nous ne sommes pas des animaux ? Pourtant, Mordecai Richler a déjà dit que les Canadiennes françaises donnaient bas comme des truies. On nous a aussi souvent traités de « frogs », comparés à des moutons et fait travailler pour des pinottes. John A. Macdonald, qui, en passant, était le cousin de la fesse gauche de Ronald, a déjà déclaré que quand bien même tous les chiens du Québec aboieraient, Louis Riel serait pendu… Et dans cette entreprise de dupes appelée la Confédération, les nôtres n’ont-ils pas été plus souvent qu’à leur tour les dindons de la farce ? Alors, pour la protection des animaux, tu feras comme les Chinois et tu repasseras.
J’étais parti pour aller en prolongation. Peux-tu comprendre, à tout le moins te faire à l’idée, que notre peuple en est arrivé dans ses derniers retranchements ? Que le français, que l’on entendait naguère partout dans les bayous, dans les plaines de l’Ouest, dans les petits Canada de la Nouvelle-Angleterre et jusque dans la cour de Wilfred Le Bouthillier, eh bien, cette histoire de français commence à avoir de la barbe. Et bientôt, si on n’y prend garde, c’est tout le Québec qui sera de l’histoire ancienne. Montréal, ta langue fout le camp ! Et peux-tu me dire qui, à part Jean Coutu, parle encore la langue des Lakotas, depuis que Floyd Crow Westerman a cassé son calumet ? Et toi, descendant des massacreurs de Sitting Bull et des amis de Gabriel Dumont, t’es planté là avec ta pétition en anglais et tu voudrais que je la signe ? Pantoute ! Débarrasse le plancher, tu me fais de l’ombre !
Je sentais qu’il était remué, car son air fendant laissait maintenant place à un regard de grand dadais complaisant. Il ne fallait surtout pas que je lâche la patate si près du but. Je me suis rappelé d’un voyage en Floride alors qu’une campagne « Save the manatee » battait son plein. Le lamantin (« manatee » en angliche) est un gros mammifère aquatique, une espèce menacée, pour qui tous les Floridiens – que le grand cric me croque si je mens – craquent comme autant de Solange Chaput-Roland devant les Rocheuses. Eh bien, que je lui ai dit, pour tout lamantin qui se lamente, il y a cent Québécois qui se meurent de mort lente. Sans m’en rendre compte, la fibre floridienne en lui avait été excitée, les aboiteaux de son indifférence avaient cédé, je voyais déjà perler dans son visage les fameuses larmes de crocodile des Everglades. Sans un mot, il me serra la pince et plia bagage. Je partis de mon côté, avec la satisfaction du devoir accompli. Dans Montréal qui s’anglicise, il me restait encore des milliers de bêtes Anglos à désenvoûter… mais, batèche, il est déjà minuit moins quart.
Jean-Pierre Durand

