L’écrivain français Louis-Ferdinand Céline a déjà écrit que de nos jours on n’avait pas droit à la réputation si on n’était pas reconnu clown. Nelly Arcan et Pierre Falardeau, décédés à une journée d’intervalle, ont fait les frais de ce phénomène. Nelly Arcan ne pouvait paraître nulle part sans qu’on se dise : "Tiens, voilà la poupée post-chirurgicale, la pute qui écrit". Et Pierre Falardeau sera resté dans l’imaginaire de bien des gens le bûcheron qui se risque à faire des films entre deux blasphèmes.
Les réputations sont commodes. Ça permet de trouver un terrain d’entente et de ne pas aller plus loin qu’il faut pour décider du sort d’une personne. Etre perçu comme un clown peut aider à obtenir quelques cachets lors de passages à la télévision. On se retrouve avec un personnage médiatisé et occulté, tout à la fois, par le rôle qu’on lui fait porter.
Pierre Falardeau disait peut-être : "C’est de la marde" sur des sujets portés aux nues. Mais il n’enfonçait pas des portes ouvertes, ce disant. On se souviendra de son film Le Temps des Bouffons où le cinéaste, à ses débuts, s’invite subrepticement à un party de fédéralistes au Beaver Club. L’éditeur de La Presse d’alors dit à la foule réunie : Hi, I am Roger D. Landry, en anglicisant son prénom et ajoute : We are magnificent. Falardeau comprenait très bien dans quel contexte il allait passer sa vie, une réalité sublimée où tout marche sur la tête, où on fait passer le fait d’être une province d’une autre nation pour un avant-poste futuriste, et où ceux qui font avaler ça en organisant sans arrêt le message dans la "province" se jugent plus éclairés, "magnificent".
Falardeau était conscient que l’on vivait dans du faux sublime où on fait passer des partisans du tassement du Québec pour des êtres universalistes et super-conscients. Vivant au sein d’une population qui se fait dire qu’elle va atteindre un tel degré de conscience universelle si elle reste dans le Canada et qu’elle daigne apprendre l’anglais, Falardeau ne voulait pas répéter le message officiel du bon individu hypersuperconscient. Il ne voulait pas être consacré par le pouvoir en place. Il voulait montrer qui sont vraiment les chantres du régime fédéraliste. Falardeau a commencé dès le début de sa carrière à nous les montrer dans Le Temps des Bouffons, ces individus hypersuperconscients, en train de manger esturgeons, gigots, caviar, "magnificent", riches au point de pouvoir se payer des cuvettes en or pour chier. Oui, Falardeau disait "c’est de la marde", et on aurait dû comprendre qu’il voulait nous faire sortir du message organisé qui traîne un parfum d’opéra et de ballet.
Quand Claude Ryan est mort et qu’on disait tous : Regarde comme le pauve a porté tellement de médailles d’honneur toute sa vie que ça devait être lourd à porter, Falardeau n’a pas fait dans la redite. Il a dit : "C’est une charogne". En fait, Ryan venait de confesser, voyant la mort arriver, qu’il avait défendu le "fédéralisme renouvelé" alors que Trudeau lui avait répondu lors d’une conversation privée que son livre beige contenant un hypothétique plan de renouvellement ne serait jamais adopté par le Fédéral.
Trudeau : Il n’y a rien pour le Fédéral là-dedans et trop pour les provinces.
Ryan : Mais que dirons-nous aux journalistes qui nous attendent à la sortie ?
Trudeau : Nous dirons que nous n’en avons pas parlé.
Ce que Ryan fit, de son propre aveu.
Et Ryan continua la campagne référendaire en disant que c’était formidable le fédéralisme canadien car on y avait récolté le droit de vivre comme une exception formidable et que dans l’avenir, grâce au fédéralisme d’ouverture, on obtiendrait encore plus le droit d’être une forme particulière de la société canadienne. Falardeau n’a pas mâché ses mots pour qualifier un comportement pareil.
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Au jour le jour, Falardeau a sillonné les rues comme Nelly Arcan qui, sans faire dans la politique, savait si bien faire ressortir notre état véritable de nation en dépeignant une simple tranche de vie. Dans son avant-dernier roman À ciel ouvert, le personnage principal assiste à la liesse populaire des immigrants dont le pays d’origine vient de gagner le mondial : "La joute se prolongeait dans ses millions de fans, les clameurs de la Coupe du Monde commençaient de résonner dans toutes les grandes villes du monde. Les Portugais avaient vaincu les Anglais et tous les Portugais ainsi que tous les fans des Portugais allaient, le restant de la journée et pendant toute la soirée, assiéger la ville en parcourant sans arrêt ses grandes artères, imposer dans la brusquerie de leurs drapeaux comme si c’était la fin du monde, leur droit de rouler par les rues leur joie ; et les Montréalais allaient accorder leur assentiment, admirer en eux le courage de la fierté nationale, leur audace de se proclamer les plus forts ; ils allaient saluer une attitude guerrière à laquelle ils n’avaient plus droit depuis longtemps, une façon de bomber le torse qui avait été remplacée par un éternel examen de conscience."
L’éternel examen de conscience, observe Julie, le personnage créé par Nelly Arcan, vivant dans une province qui prétend toujours progresser, toujours lutter contre son état normal alors qu’en fait elle se retranche dans le mode d’existence que son système politique autorise. Une société habituée à renverser la signification de cet état en se faisant croire qu’il s’agit d’une victoire du moi créateur sur le Nous croupissant. Nelly Arcan poursuit au sujet de la prise de conscience de son personnage :
"Julie constatait en elle les symptômes de cette mise en procès de sa nation, de l’entreprise sociale de fustigation de soi-même, dont celui de se tenir dans les gradins du monde, de le regarder comme un théâtre où passait la vie des autres, dont l’ennui et la torpeur, la fuite, la mort par dénigrement, rabaissement, affaissement des pères, cette mort dans l’âme qui pouvait frapper à grande échelle un peuple en le laissant se reproduire dans son propre tombeau."
André Savard

