Ne plus compter les fautes ne signifie pas que les fautes ne comptent plus

Le Devoir
mercredi 13 juin 2007

Le document de travail présenté par Richard Berger au ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) et intitulé Pour une révision des épreuves uniformes de langue d’enseignement et littérature vise entre autres choses à harmoniser la grille de correction de l’épreuve ministérielle qui, depuis dix ans, s’articule autour de deux types distincts d’évaluation : qualitative et quantitative.

Alors que le contenu et la structure du texte de l’élève sont jugés pour leur qualité (le correcteur doit porter un jugement de bonne maîtrise, de maîtrise satisfaisante ou de non-maîtrise à ces deux critères), la compétence linguistique — mis à part le vocabulaire, lui aussi évalué qualitativement — est estimée en fonction de la quantité d’erreurs commises : lorsqu’un élève fait 30 fautes et plus, il a raté son examen.

À une épreuve qui se dit uniforme, pourquoi ne pourrait-on pas associer une grille de correction uniformisée ? Cela se fait déjà ailleurs dans le monde, en des pays non moins civilisés que le Québec mais où la « question » de la langue, il est vrai, ne produit pas une levée de boucliers dès qu’on l’effleure un tantinet.

Le rapport de Richard Berger n’a rien d’un sabotage qui viserait à camoufler les faiblesses des élèves en français : il s’agit tout simplement d’un travail d’harmonisation. Fait-on figure d’hérésiarque aux yeux des bien-pensants si on considère que, globalement, tel élève maîtrise bien la grammaire (+), que tel autre la maîtrise plus ou moins bien (+/-) ou qu’un troisième ne la maîtrise pas (-), plutôt que de compter fastidieusement, comme le ferait un bénédictin, toutes les impropriétés linguistiques commises par les candidats ? Trois jugements sont donc possibles, et cela convient parfaitement à une évaluation certificative !

L’épreuve uniforme de français du MELS n’est pas un examen formatif, rappelons-le. Assez de ces discussions oiseuses à propos d’un accent aigu qui a tout l’air d’un accent circonflexe : « Tiens, j’avais compté 22 fautes, je lui en ajoute une autre, ça lui apprendra ! » Il serait beaucoup plus simple et plus efficace, comme le suggère le rapport, d’apprécier globalement le travail de l’élève pour mettre en relief ce qu’il a réussi. Évidemment, il faudra pour ce faire que les artisans de l’épreuve uniforme de français circonscrivent précisément chacun des jugements, ce qu’ils ont réalisé avec brio quand il s’est agi de définir les jugements relatifs au contenu et à la structure des rédactions, et même ceux relatifs au vocabulaire, un aspect de la langue qui est déjà évalué de façon qualitative sans que personne ne s’en soit jamais offensé.

Et que les bonnes âmes se rassurent ! Les élèves qui auront commis plus de 30 fautes, selon la méthode traditionnelle, échoueront à leur épreuve puisqu’un jugement de non-maîtrise de la langue (-) leur sera certainement attribué (lisibilité du texte déficiente) à la condition que l’approche holistique soit bien appliquée par les correcteurs.

À ce propos, c’est peut-être eux, les correcteurs, qui finalement écoperaient de la grille d’évaluation proposée par Richard Berger. Désencombré d’une multitude de codes sibyllins, le nouveau guide de correction de l’épreuve uniforme allégerait peut-être leur travail au point de raccourcir la durée de leur contrat... Mais cette hypothèse reste à vérifier.

On peut regretter que le rapport sur la révision de l’épreuve uniforme soit entré en scène de façon tapageuse. On doit surtout s’étonner qu’un « document de travail » qui porte sur une question délicate ait été rendu disponible aussi hâtivement. Livré en pâture à la presse, il risquait, comme ce fut le cas, d’amener certains démagogues ou citoyens malavisés à le travestir impudemment.

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Pierre Dostie, Département de français du Cégep de Sainte-Foy

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