En 1960-1961 une grève de six semaines lancée à partir du 20 décembre contre un programme d’austérité du gouvernement belge paralysa la Wallonie six semaines. La grève fut déclenchée dans tout le pays, mais elle s’essouffla en Flandre où les syndicats chrétiens (largement majoritaires), ne la soutenaient pas. Début janvier, André Renard, le leader syndicaliste le plus extraordinaire de notre histoire, lança l’idée que cette grève devait avoir aussi comme finalité l’autonomie de la Wallonie dont les industries déclinaient dans le cadre capitaliste belge.
Au lendemain de l’échec de la grève Renard lança un mouvement le Mouvement populaire wallon. Une trahison de l’unité ouvrière belge selon beaucoup. Aucun socialiste ou syndicaliste wallon n’avait jusque là utilisé le levier politique des luttes sociales en vue de l’autonomie wallonne (l’Etat belge était aussi unitaire que la République française). Renard plongea la gauche en Wallonie dans une série de déchirements et de débats dont elle n’est pas sortie.
Au centre de ces déchirements et de ces débats, Ernest Glinne, né en 1931, dans la région de Charleroi dans une famille ouvrière, devenu ensuite l’un des parlementaires socialistes les plus brillants, par son immense culture, sa connaissance des langues, son engagement international contre la décolonisation, l’apartheid etc. Mais aussi par son engagement wallon. Un engagement wallon certes, perturbé (je ne trouve pas d’autres mots), par des débats idéologiques sur le nationalisme qui, d’une certaine façon, n’ont pas de sens (mais auquel tout un chacun fut sensible, Glinne le tout premier).
Un historien flamand, Maarten Van Ginderachter, a proposé en 2005 une solution à ces débats, estimant avec Michaël Billig qu’il existe un « nationalisme banal » qui peut qualifier simplement l’Etat-nation dans lequel on se situe (mettons le Canada ou la Belgique), ou dans lequel on voudrait se situer (mettons le Québec ou la Wallonie). Les premiers qui se situent dans un Etat-nation existant seront bien moins vite qualifiés péjorativement de « nationalistes ». En revanche les seconds seront immédiatement qualifiés comme tels. Alors que les uns et les autres sont aussi « banals ». La question de savoir qui est le plus à gauche, le plus humaniste, le plus ouvert au monde est à examiner indépendamment de la formule nationale à laquelle ils se réfèrent. Tout dépend du projet politique. En Wallonie, je pense que l’on peut dire que les nationalistes « banals » qui se réfèrent à la Wallonie sont bien plus à gauche, plus progressistes que les nationalistes belges « banals ». Glinne en a été un exemple formidable. C’est sans doute le député qui s’intéressa le plus aux questions internationales (la décolonisation notamment), aux questions sociales (la formation des travailleurs et sa gratuité nécessaire), aux questions éthiques (l’avortement, l’homosexualité). Tout cela, le 17 août de ses funérailles, éclatait magnifiquement au grand jour : aucun homme « important » pour faire son éloge, mais des syndicalistes de base, des travailleurs du Parlement européen (il y présidait le groupe socialiste), des gens de sa Ville, Courcelles, dont il fut le bourgmestre longtemps : des humbles, des gens vrais. Un artiste flamand qui résidait à Courcelles prit la parole en néerlandais. Si Glinne fut un nationaliste wallon, rares sont les hommes politiques qui auront des funérailles comme il les a eues : imprégnée d’un esprit qu’on se doit de résumer d’un mot : l’universelle fraternité humaine. En principe, un parlementaire nationaliste (« banal ») belge pourrait en avoir d’aussi belles. Mais dans les faits, par rapport à ce que fut un Glinne, c’est – vraiment - exclu.

