Nationalisme basque

Le Devoir
lundi 30 juin 2008

Le sentiment national exulte en Espagne après la victoire d’hier en Coupe d’Europe. Mais ce baume ne peut faire oublier que l’Espagne est un pays tiraillé, une « nation de nations » à l’intérieur de laquelle au moins deux entités tentent de vivre autrement leur appartenance nationale : la Catalogne et le Pays basque.

À Madrid, hormis la Coupe d’Europe, c’est le défi du nationalisme basque qui fait aujourd’hui la manchette. Le parlement autonome de Vitoria a voté vendredi le principe d’une future consultation populaire, en octobre, sur le « droit à l’autodétermination » du peuple basque, avec un second référendum à l’horizon 2010.

Le gouvernement central espagnol a réagi immédiatement, saisissant les tribunaux pour vite bloquer le processus, qualifié de « voie sans issue, clairement anticonstitutionnelle ».

À Vitoria, Juan José Iberretxe, le parrain de ce vote et président basque — lointain disciple ibérique de René Lévesque et fervent de la « souveraineté-association » — a décrié cette attitude de Madrid qui « refuse la discussion politique et préfère les recours judiciaires ».

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Curieusement, le gouvernement central choisit aujourd’hui la ligne dure avec les Basques, alors qu’il était allé main dans la main avec les Catalans lors du référendum de juin 2006 sur l’adoption d’un statut d’autonomie élargie à Barcelone. À l’époque, après avoir fait changer quelques virgules dans le projet initial, le premier ministre José Luis Rodríguez Zapatero avait même fait la campagne du OUI avec les autorités de Barcelone !

La Catalogne et le Pays basque ont en commun d’être les deux régions, à l’intérieur de l’Espagne, où vivent de véritables nations, distinctes de la nation espagnole, et où l’on a voulu donner un contenu plus approfondi au concept d’autonomie régionale au coeur de la Constitution de 1977. Mais deux différences essentielles les séparent.

D’abord, du côté basque, une lourde histoire de violence et de radicalisme obscurcit, depuis 40 ans, la route des nationalistes. L’organisation séparatiste ETA cause moins de torts aujourd’hui qu’il y a 30 ou même 10 ans, mais elle existe toujours en 2008, après 825 morts violentes et une série de trêves violées. Du côté catalan, le nationalisme moderne — incarné pendant un quart de siècle par l’ex-président Jordi Pujol — a toujours systématiquement refusé une telle voie.

Secundo, les Catalans, dans leur grande majorité, ont adopté l’autonomisme, tandis que l’indépendantisme est plus présent au Pays basque.

Il faut cependant préciser que le gouvernement régional basque, en place à Vitoria, avec son président actuel Juan José Ibarretxe, rejette absolument la violence de l’ETA. Sa formation, le Parti national basque (PNV), n’a rien à voir avec l’ETA. Elle est aussi différente de l’ETA que le Parti québécois pouvait l’être du FLQ dans les années 1970.

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L’agressivité et l’intransigeance de Madrid, aujourd’hui, viennent du fait qu’on peut dénoncer les « méchants séparatistes » basques d’une façon plus crédible que lorsqu’il s’agissait des Catalans... bien que la droite centralisatrice espagnole — le Parti populaire (PP), aujourd’hui dans l’opposition — ne se soit jamais privée de le faire, même en parlant de ces derniers.

Il faut dire qu’Ibarretxe, l’homme derrière l’actuelle poussée nationaliste basque, est un authentique démocrate opposé aux méthodes terroristes, un pro-européen moderne... mais que c’est aussi un souverainiste. En 2004, il avait présenté un projet de « libre association » entre le Pays basque et l’Espagne, appelé Plan Ibarretxe, qui d’ailleurs faisait référence à la souveraineté-association du Parti québécois. Gros scandale à Madrid, qui avait immédiatement enterré l’idée.

Il faut dire que les socialistes au pouvoir sont eux-mêmes divisés sur la question des nationalités, entre une tendance « jacobine » (pas très différente de la droite) et une tendance plus conciliatrice. Zapatero a été en outre été très échaudé par sa tentative (vite avortée) de négociation avec l’ETA en 2006.

Si l’on ajoute à tout cela que l’atmosphère, aujourd’hui en Espagne, est beaucoup moins optimiste, ouverte et sereine qu’il y a seulement quatre ans — avec le ralentissement économique et la crise de l’immigration massive — on comprend pourquoi les propositions basques ne suscitent aujourd’hui aucun écho positif à Madrid. Et il est peu probable que l’euphorie passagère de la coupe Euro 2008 y change quoi que ce soit...

L’état d’esprit au Pays basque n’est pourtant pas au raz-de-marée indépendantiste. Loin de là. Même s’ils rejettent massivement l’ETA et son idéologie meurtrière, les Basques tiennent à leur identité et prendraient volontiers plus d’autonomie. Une forte minorité — voire une courte majorité — voterait peut-être même pour une « souveraineté-association » à la sauce basque. Mais le PNV gouverne en coalition et ne peut décider seul. Son actuel projet de consultation populaire a été adopté vendredi par la plus petite des majorités : 34 votes contre 33.

Tout ça pour dire quoi ? Qu’il y a d’autres endroits dans le monde agités par des questions nationales, des projets de référendum, des querelles sur les virgules... et des recours aux tribunaux à la place des débats politiques !

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François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada. On peut l’entendre tous les jours à l’émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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