« Le langage est la peinture de nos idées. »
Antoine de Rivarol - source

My tailor is rich

vendredi 22 octobre 2010

Toute ma vie j’ai entendu parler de « la langue », de celle que nous parlions, de celle que nous aurions dû parler, de celle qui nous faisait perdre des « jetons » à l’école des sœurs, de celle qui permettait de gagner un meilleur salaire comme de celle qu’on donnait au chat quand on ne savait plus quoi répondre.

Mon père ne cessait jamais de nous répéter que l’anglais était la clé de la réussite dans la vie et qu’il fallait absolument apprendre l’anglais parce qu’il nous serait impossible de trouver un bon travail si on n’était pas bilingue. Lui, dont la mère avait marché dans les rues d’Ottawa afin d’obtenir des écoles françaises en Ontario, disait que c’était un combat perdu d’avance et qu’on n’avait pas le choix. D’ailleurs, il était lui-même très anglicisé. Il lisait les journaux anglais de Montréal, fréquentait des anglophones qui étaient ses seuls amis et aurait souhaité que ma soeur et moi fassions toutes nos études en anglais. Nous l’avons beaucoup déçu.

J’ai commencé à faire de la résistance très tôt dans ma propre famille. Ma mère, qui ne savait pas la différence entre yes et no, m’a appuyée. Heureusement qu’elle était là. Comme elle, j’aimais les livres en français, le théâtre en français, le cinéma français et les chansons françaises. Mon père disait que je me préparais une vie de crève-faim.

Il lui a fallu du temps pour réaliser que j’allais me tirer d’affaire en français. Bien sûr, malgré ma résistance, j’étais devenue bilingue entre-temps sans avoir jamais appris l’anglais ailleurs qu’à l’école française, dans la rue et dans la vie quotidienne. À Montréal, que vous le vouliez ou pas, l’anglais a toujours été si envahissant que vous ne pouviez pas y échapper. Le problème, c’est que même aujourd’hui, avec la loi 101, malgré la prise de conscience de la population du fait que le français est toujours en danger, l’envahissement continue tout doucement à gruger cet outil de notre identité et de notre culture qui s’appelle la langue française.

J’ai fait partie du gouvernement qui a fait adopter la loi 101. Nous avions dû siéger durant tout l’été 1977 pour y arriver tellement l’opposition libérale était farouchement déterminée à nous en empêcher. Quelqu’un avait suggéré de faire ce que Duplessis faisait quand il devait siéger l’été, c’est-à-dire chauffer les radiateurs au maximum pour que les récalcitrants finissent par céder devant l’inconfort insupportable de la chaleur enfermée entre les murs. Nous n’en sommes pas morts en 1977, mais l’été a été chaud à en crever.

C’est à Camille Laurin que j’ai pensé cette semaine. À cet homme si calme qui prenait le temps d’expliquer des dizaines de fois ce que contenait sa loi 101 pour rassurer tous ceux qui souffraient de frilosité. Je me suis souvenu qu’en 1977, j’ai pensé que la loi 101 était une réponse au défaitisme de mon père, une loi qui allait marquer la fin de l’assimilation.

Pour ma part, sans l’avoir voulu, j’étais devenue bilingue depuis longtemps. J’avais même travaillé pour le réseau anglais de Radio-Canada. Un jour, pour mon émission, j’eus à faire une entrevue en anglais avec Jean Drapeau, alors maire de Montréal. J’ai réalisé tout à coup que lui et moi, échangeant en anglais, c’était complètement ridicule. Nous aurions dû pouvoir nous parler en français et les Canadiens auraient dû comprendre ce que nous disions. Dans les semaines qui ont suivi, j’ai mis fin à mon contrat avec la CBC et je n’ai plus retravaillé en anglais.

C’est le rôle des souvenirs de remonter à la surface quand les événements font en sorte qu’on se retrouve devant des situations qu’on a déjà vécues. C’est ce qui m’est arrivé au début de cette semaine. Je me suis souvenu que nous pensions avoir si bien travaillé en 1977 en préparant la loi 101 que nous étions convaincus que la langue française, quoique fragile, ne risquerait plus jamais de disparaître. Grave erreur.

Avec l’épreuve du temps, des pans complets de la loi 101 sont tombés, emportés par des jugements qui nous obligent à nous repositionner avec ce qui est sauvé pour le moment. D’assouplissement en assouplissement, certains Québécois semblent s’être donné pour mission de donner raison à mon père, qui disait que le combat était perdu d’avance. Comme lui, ils ont abdiqué.

Nous savons tous que la « louisianisation » du Québec n’aura pas lieu demain matin d’un coup sec. Ça va se faire lentement, rue par rue, à Montréal d’abord. Quelqu’un a dit cette semaine que l’assimilation était rendue bien à l’est du boulevard Saint-Laurent, qui a été la ligne de séparation entre l’anglais et le français pendant longtemps. Le français ne serait en bonne santé qu’à partir de Saint-Denis maintenant. L’ouest de Montréal est perdu. Si ça ne vous empêche pas de dormir, vous avez de la chance.


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