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Mondialisation oblige
Gérard Bérubé
Le Devoir
jeudi 10 mai 2007


Il y a vingt ans, le Québec protégeait la propriété de son économie par une participation stratégique dans le capital de ses entreprises phares ou piliers. Il y avait réflexe ou automatisme inspiré d’un certain nationalisme économique, qui s’est perdu depuis. Sous le prétexte que le recours à un tel droit de vote de blocage est de plus en plus difficile à exercer aujourd’hui, mondialisation oblige. Dommage, surtout qu’une telle abdication s’inscrit dans un contexte de montée en puissance du protectionnisme. Reste donc le pouvoir de négociation de l’État, tout aussi difficile à exprimer.

L’économiste Marc-Urbain Proulx n’a pas tort (voir texte ci-contre). Québec aurait pu obtenir davantage d’engagements de la part d’Alcan (et de son acquéreur éventuel) en contrepartie des avantages consentis en matière d’utilisation des ressources ou des fonds publics. Mais une fois cela dit, ce pouvoir de négociation devient vite limité au risque que de telles conditions feraient peser sur la pérennité du projet visé. On ne s’en sort pas.

Henri-Paul Rousseau a également raison. « Dans un monde où des sociétés canadiennes et québécoises font la conquête des marchés internationaux, il est extrêmement difficile de parler des deux côtés de la bouche »,

a déclaré le président de la Caisse de dépôt devant les membres de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. Ici, Alcan devient l’illustration par excellence d’un dialogue empruntant aux deux extrémités buccales. Le géant québécois de l’aluminium n’a-t-il pas été des plus actifs sur le terrain des acquisitions à l’international ? Coup sur coup, Alusuisse puis Péchiney ont fait de l’entreprise le deuxième producteur mondial d’aluminium, et le premier pour les emballages. À l’instar des Quebecor, Jean Coutu, Couche-Tard ou Bombardier, un autre fleuron de l’économie québécoise était plutôt acheteur que vendeur... avant qu’Alcoa ne se manifeste.

Certes, la taille de l’offre hostile, à 33 milliards $US, dépasse toute confrontation directe. Mais il y a 20 ans, le réflexe pour la Caisse aurait été d’examiner la possibilité d’orchestrer la réplique en préparant la prochaine étape, celle de l’entrée en scène d’un chevalier blanc. D’autant plus qu’Alcan est un joueur stratégique dans le développement économique régional du Québec. Les fonds spéculatifs, particulièrement affamés ces temps-ci, ne regorgent-ils pas de liquidités en quête de rendement ? Il faut présumer que cette pensée relève désormais de la nostalgie, mondialisation oblige.

M. Rousseau a cependant profité de son passage devant les membres de la Chambre de commerce pour présenter la structure du Centre international sur la prospérité des entreprises du Québec. Une idée des plus intéressantes, qui réunit les grandes institutions financières présentes au Québec dans un effort de concertation. Un centre dont il présidera la destinée, qui compte également sur la présence de Dick Evans, justement président d’Alcan. Un centre qui vise « à appuyer activement les dirigeants des moyennes entreprises du Québec dans leurs efforts pour accélérer la croissance de leur organisation en tirant avantage de la mondialisation ». Or, à quoi bon une telle initiative, aussi séduisante que nécessaire et structurante, si le débouché ultime devient la vente à des intérêts étrangers une fois l’atteinte d’une certaine taille ?

S’ajoute au débat l’importance de la localisation du siège social. De l’emplacement du centre décisionnel de l’entreprise autour duquel gravitent toutes les entreprises de services professionnels. Comme l’a fait M. Rousseau, on peut retenir que les sièges sociaux ont tendance à s’éclater en centres régionaux, mondialisation oblige. Mais lorsque des choix déchirants doivent être faits — des rationalisations et fermetures d’usines par exemple —, ce sont habituellement les activités les plus éloignées du siège social qui sont condamnées.

Alors que les grandes économies industrialisées sont aux prises avec une montée du protectionnisme, les plus petites économies auraient peut-être avantage à récupérer un certain pouvoir d’influence. D’autant que les chiffres parlent d’eux-mêmes.

Statistique Canada a indiqué hier que les investissements directs canadiens à l’étranger et les investissements directs étrangers au Canada ont affiché leur croissance en pourcentage la plus élevée en six ans à la fin de 2006. Ainsi, les investissements directs des entreprises canadiennes à l’étranger étaient en hausse de 13,8 % entre 2005 et 2006, soit l’augmentation en pourcentage la plus rapide depuis l’essor des technologies en 2000, a noté l’agence. Dans le sens inverse, les investissements directs étrangers au Canada ont augmenté de 10,1 % dans l’intervalle, soit la progression en pourcentage la plus rapide depuis 2000.

Toutefois, dans ce dernier cas, la croissance s’inspire largement de cette vague d’acquisitions qui emporte les entreprises canadiennes. Alors que dans le premier le mouvement traduit surtout une sortie de capitaux d’entreprises canadiennes vers les activités courantes de leurs filiales américaines, un mouvement amplifié par les variations des taux de change.

Quand mondialisation oblige...

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