Maurice Duplessis à l’Assemblée nationale : la théorie du roi nègre

mardi 18 novembre 1958

Véritable classique, ce texte annonce avec une étonnante lucidité la chute du régime de Duplessis.

Maurice Duplessis

Vendredi dernier M. Maurice Duplessis mettait brutalement à la porte de son bureau un journaliste du Devoir, M. Guy Lamarche.

Le reporter assistait à la conférence de presse du premier ministre. Il n’avait pas fait un geste, pas prononcé une parole. Simplement, il était là. C’en fut assez pour déclencher la colère de M. Duplessis. « Dehors », lui a crié le premier ministre. Estimant qu’il exerçait un droit normal dans un pays démocratique, le journaliste du Devoir a refusé d’obéir. Alors M. Duplessis l’a fait expulser par un agent de la police provinciale.

Trois groupements de journalistes ont depuis protesté contre ce geste. Ils en reconnaissent spontanément la gravité. Un reporter « dûment mandaté par son journal pour assister à [la] conférence de presse » du premier ministre doit pouvoir « exercer librement son métier » : ce sont les termes de la mise au point la plus modérée.

Par contre, les journaux eux-mêmes se sont montrés très philosophes en rédaction. À deux exceptions près, ils n’ont rien dit. Nous ne leur ferons pas l’injure d’en conclure qu’ils n’ont rien ressenti. Ils sont les gardiens naturels non seulement de la liberté d’expression mais de ce qui la rend possible et la protège : notamment la liberté d’accès aux sources d’information. En conséquence, l’expulsion d’un reporter d’une conférence de presse, à laquelle tous sont théoriquement conviés, n’a pas pu ne pas leur causer d’alarme. Disons qu’ils ont, mieux que les journalistes, su contenir leur indignation.

Car si M. Duplessis s’amuse à pratiquer des exclusives, chacun sait qu’un jour ou l’autre il pourrait en devenir la victime. Le geste qu’il a posé contre Le Devoir, qui l’empêcherait de le répéter contre un autre journal ? Il s’agissait cette fois d’une conférence de presse : en vertu du même postulat, il pourrait s’agir demain des débats parlementaires.

Et quel est ce postulat ? L’arbitraire. M. Duplessis considère, sincèrement croyons-nous, le pouvoir comme une propriété personnelle. Il en dispose à son gré. Ses amis obtiennent des faveurs. Les comtés amis reçoivent un traitement particulier. Les députés de l’opposition n’ont en Chambre à ses yeux que des moitiés de droits : il les traite comme s’ils n’avaient pas été élus aussi légitimement que les majoritaires.

M. Duplessis paraît croire juste et légitime d’affamer l’opposition : qu’il s’agisse de situation ou de routes, d’écoles ou de ponts, seuls ses favoris sont servis. Il vient d’appliquer ce principe aux journaux : un adversaire à son gré n’est pas digne de l’entendre. Il choisit parmi les journaux ceux qu’il regarde comme loyaux, et il commence d’exclure les autres.

Cet arbitraire va contre la démocratie et les coutumes d’un régime parlementaire.

D’habitude les anglophones sont plus sensibles que nous aux atteintes à toutes les formes de liberté. C’est pourquoi M. Duplessis a mauvaise presse en dehors du Québec. Les attaques qu’il subit en Ontario ou au Manitoba ne s’inspirent pas toujours de cette doctrine : les vieux préjugés de « race » et de langue s’y donnent souvent à coeur joie. Mais nous aurions tort de tout expliquer par des préjugés ethniques. Les Britanniques ont conquis peu à peu les libertés politiques ; ils en connaissent davantage le prix ; ils sont plus sensibles d’habitude aux menaces qui pèsent sur elles.

D’habitude, écrivons-nous. Car dans le Québec cette tradition paraît singulièrement anémique. Du moins si on en juge par les journaux anglophones quand ils jugent les événements québécois.

S’agit-il du bâillon imposé à Ottawa par une majorité : alors tous les journaux en choeur protestent, et c’est un beau chahut. Le gouvernement, écrivent avec raison les journaux anglophones (y compris ceux du Québec), vient de violer d’importantes libertés parlementaires. Fouettée par les journaux, l’opinion s’émeut. Cette question contribue à la défaite du gouvernement : c’est l’affaire du pipeline.

À l’Assemblée législative du Québec, des incidents de ce genre sont monnaie courante : nos journaux de langue anglaise les subissent sans presque protester. Pourquoi ?

L’expulsion de Guy Lamarche vendredi dernier est dure à avaler. Les journaux anglais commencent par se taire. La Gazette émet avant-hier, au milieu d’un article sympathique au gouvernement, la protestation la plus froide qui se puisse imaginer. Hier Le Star déclare le geste de M. Duplessis maladroit mais ne parvient pas à le juger mauvais. Pourquoi ?

Les journaux anglophones du Québec se comportent comme les Britanniques au sein d’une colonie d’Afrique.

Les Britanniques ont le sens politique, ils détruisent rarement les institutions politiques d’un pays conquis. Ils entourent le roi nègre mais ils lui passent des fantaisies. Ils lui ont permis à l’occasion de couper des têtes : ce sont les moeurs du pays. Une chose ne leur viendrait pas à l’esprit : et c’est de réclamer d’un roi nègre qu’il se conforme aux hauts standards moraux et politiques des Britanniques.

Il faut obtenir du roi nègre qu’il collabore et protège les intérêts des Britanniques. Cette collaboration assurée, le reste importe moins. Le roitelet viole les règles de la démocratie ? On ne saurait attendre mieux d’un primitif...

Je ne prête pas ces sentiments à la minorité anglaise du Québec. Mais les choses se passent comme si quelques-uns de ses chefs croyaient à la théorie et à la pratique du roi nègre. Ils pardonnent à M. Duplessis, chef des naturels du pays québécois, ce qu’ils ne toléreraient de l’un des leurs.

On le voit couramment à l’Assemblée législative. On l’a vu à la dernière élection municipale. On vient de le vérifier à Québec.

Le résultat, c’est une régression de la démocratie et du parlementarisme, un règne plus incontesté de l’arbitraire, une collusion constante de la finance anglo-québécoise avec ce que la politique de cette province a de plus pourri.

Le Devoir a 90 ans


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