Ainsi, le Bloc québécois ne rencontrerait pas les espérances de la mouvance indépendantiste. Le Bloc serait impur parce que ses députés ne s’écrient pas en choeur tous les jours « Vive le Québec indépendant ! ». Le Bloc ne servirait à rien parce qu’il est minoritaire à la Chambre des Communes. Alors, il faut savoir ce que l’on veut. Élire des députés québécois appartenant à un parti susceptible de prendre le pouvoir à Ottawa ? Cela s’est produit pendant 125 ans ; quels avantages en a retiré le Québec ? La réponse est pourtant connue depuis longtemps : des espoirs toujours déçus.
C’est entendu, l’indépendance du Québec ne se réalisera pas à Ottawa mais au Québec, nulle part ailleurs. Le Bloc n’a pas été créé pour accomplir cette tâche ; il a été mis sur pied pour défendre en territoire fédéral les intérêts québécois en y constituant au mieux un pouvoir de blocage, au pire un pouvoir de nuisance, un relais d’abord à même d’illustrer quand, en quoi, comment et pourquoi le Québec se fait baiser. Il existe également pour donner un sens aux votes québécois qui refusent de cautionner ceux qui, dans les partis fédéralistes, prétendent parler en leur nom pour ensuite agir contre eux. C’est peu ? Sur le plan de la prise de conscience, c’est loin de n’être rien, et en tout cas beaucoup plus que de s’en remettre aux promesses à la fois hypocrites et intenables des partis canadiens qui sollicitent l’appui des Québécois pour ensuite s’en servir au détriment de ces derniers.
Tout Canadien du ROC normalement constitué sait avec certitude que le Bloc n’est pas fédéraliste même s’il joue le jeu parlementaire canadien. En quoi cela hâterait-il l’indépendance du Québec qu’il perde son temps à le rappeler et à tenir le discours que devrait tenir, au Québec, le seul parti actuellement élu dans ce but ? C’est pourtant ce que reprochent constamment au Bloc des ténors du P.I. Que ce dernier piaffe d’occuper la place que tient, plutôt mal depuis douze ans, le Parti québécois, cela peut se comprendre et s’admettre, mais en quoi la cause qu’il promeut serait-elle mieux défendue si le Bloc disparaissait du paysage fédéral ? On semble s’imaginer qu’une fois ce parti absent de la scène, les Québécois seront davantage conscients des coups fourrés d’Ottawa ou de la nécessité de l’indépendance. C’est là avoir la mémoire courte.
La conséquence la plus importante de la disparition du Bloc serait la suivante : les Québécois auraient le choix d’appuyer un parti fédéraliste en espérant, inutilement une fois de plus, qu’ils pourraient y exercer une certaine influence en faveur de leurs propres intérêts, ce qui s’est toujours avéré un leurre ; de s’abstenir de voter ou de voter blanc, ce qui produirait à coup sûr un gouvernement confortablement majoritaire assuré de n’avoir à répondre de rien en Chambre quant aux intérêts québécois. Sur le plan de la rhétorique et des sentiments, les supporters du P.I. peuvent, sans l’ombre d’un doute, en remontrer à beaucoup. Sur le plan de la tactique, on peut se permettre d’en douter un peu.
Pour finir, à quoi rime ce persiflage quant à la rémunération et à la pension éventuelle des députés du Bloc ? — et, à l’occasion, des députés du P.Q. ? Les futurs élus du Parti indépendantiste — mais oui, il finira bien par y en avoir — se contenteront-ils donc de verser l’intégralité de leur salaire au parti (ce que la loi, à toutes fins utiles, interdit) ou aux bonnes oeuvres, vivant de la cause et d’eau fraîche ? Il s’agit là d’un trait démagogique infantile, d’une mesquinerie au rabais ou d’une naïveté plus proche de la bêtise que de la fraîcheur juvénile.
Si voter pour le Bloc n’avance pas automatiquement le jour de l’indépendance, ne pas le faire contribue à la politique du pire.


