Madame la chef du Parti québécois,
Je vous écris cette lettre, que vous ne lirez sans doute pas à moins qu’une secrétaire inexpérimentée parcoure Vigile et croie encore que vous vous préoccupez parfois de ce que pensent ou ressentent les souverainistes s’exprimant ailleurs que dans Le Devoir, La Presse... ou les réunions de votre exécutif, si toutefois ces gens-là osent encore dire ce qu’ils pensent.
Depuis votre élection à la direction du Parti, vous polissez soigneusement votre langage public de manière à ne pas effaroucher le plus apolitique des voteurs du Québec. Vous êtes même allée jusqu’à vous retenir de parler de souveraineté dans des assemblées formées exclusivement de péquistes, alléguant qu’il y avait certainement dans la salle des membres qui ne sont pas souverainistes — je dirais bien : indépendantistes, mais il m’a semblé que ce mot prenait à vos oreilles l’allure d’un juron, pour ne pas dire d’un sacrilège. Je m’étais dit que vous poussiez le scrupule électoraliste un peu loin mais qu’après tout, peut-être croyiez-vous que la conquête de l’Assemblée nationale valait bien une (basse) messe, et qu’on verrait par la suite la chef ressusciter au moment jugé opportun. Il faut bien le dire, on ne gagne pas les élections avec des bons sentiments.
Puis il y eut votre défense de la censée réforme scolaire désolante dont vous aviez été l’une des responsables, même si vous n’aviez peut-être pas saisi ce qu’elle impliquait. Encore là, on pouvait toujours comprendre qu’un politique recoure à l’euphémisme lorsque le rappel fâcheux de gestes antérieurs risque de ternir son image. Bof, c’est humain, même si reconnaître ses erreurs relève d’une intégrité et d’un courage qu’apprécient généralement les citoyens bien davantage que la plupart des personnalités politiques.
Ensuite, vous avez intimé à vos députés et candidats l’ordre de se tenir cois, même à titre personnel, lorsque d’aventure ils ne pensaient pas comme vous, même sur des sujets qui ne relevaient pas de leur devoir de réserve, vision sans doute fréquente, chez les leaders, dans tout système politique, même parlementaire, mais qui produit toujours un suivisme plutôt nocif faisant de la plupart des démocraties des mini-dictatures renouvelables aux quatre ou cinq ans. Vous avez récidivé en excluant d’autorité au moins un candidat qui vous embêtait un peu. Je le connais plutôt mal et peut-être, sur le fond, aviez-vous raison, mais la manière faisait un peu désordre pour un parti qui a toujours proclamé son respect de la démocratie locale dans les associations de comté.
Vous vous souvenez certainement de ce qu’on a appelé l’affaire Michaud, où tous les parlementaires québécois ont perdu leur honneur en vilipendant publiquement Yves Michaud sous de fausses représentations, simplement parce que le cheuf de l’époque avait claqué des doigts. Élue chef de l’opposition en 2008, vous aviez l’occasion en or de laver l’honneur, sinon de l’Assemblée nationale au complet, du moins celle du Parti et le vôtre, en proposant à tout le moins une motion de réparation, de même qu’en présentant sur la place publique des excuses officielles à Yves Michaud, de la part du Parti, pour avoir participé à une injustice dont je ne connais pas de précédent à l’Assemblée nationale. D’autres députés et ministres, quoique très peu, ont fait leur mea culpa, mais jamais le Parti. Non seulement Michaud était innocent, il avait servi la cause et votre parti depuis trente ans. À défaut de sens moral, la reconnaissance, au moins, s’imposait.
Lors de la saloperie fédérale du 400ième de Québec, on vous a peu et bien tard entendue. On a commencé à croire qu’avant toute chose, vous teniez absolument à ne pas croiser le fer, au prix de laisser croire à beaucoup que vous teniez profil bas dans l’espoir d’attirer ainsi le plus de suffrages possible chez les fédéralistes mous ainsi que chez les nationalistes jamais branchés ou encore de vous assurer qu’une fois au pouvoir, il serait moins ardu d’obtenir des ententes si vous deviez alors vous en tenir à une gouvernance provinciale. Plusieurs se sont même convaincus que vous ne vous rendiez pas compte à quel point cet événement avait encoléré la majorité des Québécois français.
La commémoration projetée de la bataille des plaines, vivement ressentie comme une insulte gratuite, une provocation et un profond mépris de la part du fédéral par la quasi totalité du Québec, a doublement révélé à quel point votre stratégie — si toutefois c’en est une — est erratique, votre sens politique et votre compréhension de la sensibilité populaire, déficients. Il vous a fallu trois semaines avant de vous faire le (discret) porte-parole de l’indignation collective alors que tant d’autres, y compris des non-Québécois, vous avaient précédée. Pour couronner le tout, lorsque M. Juneau a retraité, vous avez à toutes fins utiles cautionné son entourloupette pour s’en sortir en coupant les ponts avec le Réseau de Résistance du Québécois alors que, par-dessus le marché, les quelques menaces de violence ne venaient absolument pas du RRQ ni de M. Bourgeois. Vous avez commis là une triple vilenie :
a) vous désignez à la réprobation un groupe de militants qui ont été les parmi premiers à donner une voix à l’indignation populaire, donc à faire ce que vous avez négligé de faire et qui vous revenait ;
b) vous interdisez à votre parti et à ses députés d’acheter de l’espace publicitaire dans le journal Le Québécois, le privant ainsi d’une part importante de ce qui assure sa parution, mettant par conséquent son existence en péril ;
c) vous abondez cyniquement — ou inconsciemment, mais alors là, votre cas s’aggrave — dans le sens des pires haut-parleurs fédéralistes québécois.
Bref, vous sciez ponctuellement la branche sur laquelle vous et votre parti êtes assis. Ce faisant, c’est aussi, c’est surtout, notre dignité collective que vous foulez, notre rapport de force que vous affaiblissez et la crédibilité de la cause dont vous devez porter le flambeau que vous fragilisez.
Madame Marois, vous êtes désespérante. Je veux bien croire qu’après toutes ces années, l’idée ne vous est certainement pas venue de trahir l’objectif pour lequel vous êtes entrée dans la vie politique, même si, immédiatement après votre couronnement, vous avez court-circuité les statuts de votre parti. Je me force à croire que vous agissez selon un plan mûrement réfléchi quoiqu’incompréhensible, mais, au vu des résultats, je ne puis m’empêcher d’avoir la certitude, partagée, on peut le constater, par plusieurs, que vous errez. Plutôt que de motiver les troupes tout en activant l’opinion publique, vous freinez des quatre fers et vous arrosez la flamme. Doit-on absolument vous crier dans les oreilles, si toutefois il vous arrive encore d’entendre, que nous n’avons pas voté pour ça ?
Tout autant que la plupart des indépendantistes — ça y est, j’ai blasphémé ! —, vous savez qu’il existe pour le moment un seul parti matériellement en mesure de représenter la cause à l’Assemblée nationale, quoi que prétendent les plus pressés d’entre nous. Cependant, vous auriez tort de vous appuyer solidement sur cette certitude et de persévérer dans ce qui ressemble fort à de l’autisme politique. Ce ne seront pas éternellement les plus brouillons ou les plus émotifs qui revêtiront la robe de Brutus. Vous empruntez un chemin (vous y avez été précédée) qui conduit le Parti québécois à la déliquescence. Si aucun de vos lieutenants n’a la bonne idée de vous secouer les puces ou même de vous secouer tout court, il se trouvera bien quelqu’un, hors du sérail, pour ne pas se contenter simplement de brasser sa chef mais de supplanter carrément un parti auto-destructeur : la nature a horreur du vide.
Sincèrement, je ne souhaite pas voir les choses se passer ainsi (on s’attache à ses vieilles choses) et je préférerais de loin que le Québec fasse l’économie d’une révolution de palais pendant que le royaume brûle. Encore faudrait-il que le Parti québécois, avec ou sans sa chef, puisse se réformer, ce dont je doute de plus en plus.


