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Lysiane Gagnon et le mythe Lévesque
Gilles Ouimet
Tribune libre de Vigile
samedi 1er décembre 2007      312 visites


Depuis qu’une cohorte d’historiens s’emploient méthodiquement à déconstruire notre histoire en occultant tout ce qui peut alimenter un quelconque sentiment nationaliste dans notre parcours historique, certains journalistes ou commentateurs se sont empressés de s’engouffrer dans cette brèche béante ouverte par des personnes censées pourtant protéger notre mémoire collective.

Madame Lysiane Gagnon s’est donc engagée dans cette avenue. Dans un article intitulé : "René Lévesque, mythes et réalités" (La Presse 27 nov. 2007), elle soutient que Lévesque a laissé "un héritage moins durable et substantiel que celui d’Adélard Godbout." L’affirmation est de taille et la comparaison aurait pu se révéler pertinente si l’auteure n’avait pas été aveuglée par une partialité un peu crasse qui l’a amenée à grossir certaines choses, à en minimiser d’autres, à en taire un certain nombre et à en avancer de douteuses.

Madame Gagnon possède des qualités journalistiques évidentes mais manier l’histoire demande un doigté qu’elle ne semble pas posséder surtout quand elle semble vouloir utiliser l’histoire pour servir l’orientation très connue du journal qui l’emploie.

Il est indéniable qu’Adélard Godbout, sous plusieurs aspects, a été un grand premier ministre. C’est vrai que l’histoire parfois a été injuste en faisant débuter la Révolution tranquille en 1960 alors que plusieurs germes existaient déjà bien avant. À cet effet, le mandat 1939-44 d’Adélard Godbout annonce bel et bien le dégel qui allait se produire une quinzaine d’années plus tard. Godbout était un homme de son temps. Il dut composer avec la présence du Bloc populaire, mouvement nationaliste qui avance, lui aussi, plusieurs mesures progressistes parce qu’on retrouve dans son sein plusieurs anciens de l’Action libérale nationale des années 30, les premiers à parler de nationaliser l’électricité en 1934. Godbout, lui aussi progressiste, doit donc tenter de couper l’herbe sous le pied du Bloc populaire s’il veut battre Duplessis et se maintenir au pouvoir. Le Bloc populaire a néanmoins été la cause de sa défaite.

Ceci étant dit, madame Gagnon ne se gêne pas pour amplifier certaines réalisations de Godbout et elle en tait d’autres moins glorieuses. Le vote des femmes, l’instruction obligatoire jusqu’à 14 ans et le premier code du travail ont été, sans contredit, des réalisations majeures. Hydro-Québec aussi. Cependant dans ce cas, il s’agit d’un modeste embryon, prometteur certes, mais incertain. Le gouvernement Godbout a nationalisé essentiellement une seule compagnie et pas la plus grosse, la Montreal Light Heat and Power. Aurait-il été plus loin dans un second mandat ? Impossible à dire. Ironiquement, c’est René Lévesque qui achèvera cette réforme en 1962. Apport non négligeable également mais sans lendemains immédiats pour sa lutte contre le patronage. Le retour de Duplessis a relégué le tout dans l’ombre.

Madame Gagnon qualifie de réforme majeure le fait d’avoir parrainé la création de la fédération des caisses Desjardins, ce qui n’est en fait qu’une simple formalité dans la réorganisation d’un mouvement qui existait à l’époque depuis au-delà de 40 ans. Elle attribue à Godbout la fondation de l’Université de Montréal. De quelle fondation s’agit-il exactement ? Sans être obligé de refaire l’histoire de l’Université de Montréal, on peut dire qu’elle existait bien avant Godbout. Elle a d’abord été une filiale de l’Université Laval avant de devenir autonome. Bien difficile de qualifier cette réalisation de majeure. Quant à l’électrification rurale, n’importe quel manuel élémentaire d’histoire attribue cette réalisation essentiellement à Duplessis. Madame Gagnon aurait été plus avisée, sans doute, de mentionner plutôt la création d’un ministère de l’industrie et du commerce et la mise sur pied d’une commission chargée d’étudier les possibilités d’instaurer une assurance maladie. Cela aurait donné un peu plus de poids à sa démonstration.

Cependant, elle a bien laissé dans le placard deux squelettes bien embarrassants. Pendant la seconde guerre mondiale, les provinces sont, à toute fin pratique, en tutelle à cause du fédéral et pendant que toutes l’attention du Québec est mobilisée par les débats sur le vote des femmes et l’instruction obligatoire, il se passe des choses déterminantes sur un autre front, le front constitutionnel. Les provinces acceptent de céder l’impôt sur le revenu au fédéral en échange d’un subside annuel. Godbout accepte cela. Serait-il le père du déséquilibre fiscal ? Entre 1941 et 1947, on estime que le gouvernement fédéral a prélevé 2 milliards de dollars au Québec et en a retourné un peu plus de 100 millions. L’autre squelette s’appelle maintenant l’assurance-emploi. Godbout cède au fédéral un pouvoir qui, selon l’esprit de la constitution de 1867, relèverait des provinces. Quand on réalise l’importance actuelle de la caisse de l’assurance-emploi et toutes les incidences que cela a pu avoir sur la formation de notre main d’oeuvre, on peut parler d’un véritable dégât.

***

Quand vient le temps de parler de René Lévesque, le tableau qu’elle dresse se caractérise par une désolante rondeur de coins. Comme on devait s’y attendre, elle commence par un désastre, la nationalisation de l’amiante. Désastre réel, il faut lui concéder. Elle mentionne, du bout des lèvres, la loi sur le zonage agricole et l’assurance automobile, deux mesures majeures pourtant. Comment peut-elle affirmer que la loi sur le financement des partis politiques "n’a pas résisté à l’épreuve du temps" quand le parti libéral du Canada s’en est grandement inspiré récemment pour civiliser ses méthodes de levées de fonds ?

On se rassure un peu en constatant qu’elle trouve la loi 101 déterminante. Elle passe cependant sous silence bien des choses. Silence sur la création du ministère de l’environnement, silence sur la loi de la protection du consommateur, silence sur l’abolition des clubs privés et la création des zones d’exploitation contrôlée (ZEC), silence sur l’obtention du congé de maternité payé dans le public et le para-public, silence sur la loi assurant l’exercice des droits des personnes handicapées, silence enfin sur la gratuité des médicaments et des services ambulanciers pour les 65 ans et plus. Ça commence à ressembler à du mutisme prémédité.

C’est vrai que Lévesque a échoué dans son projet principal, que le second mandat a été de trop et qu’il s’est terminé dans la dérive. L’échec référendaire n’est pas vraiment le sien mais le nôtre. Les Québécois sont tombés dans le panneau, endormis par les propos empreints de duplicité de Trudeau concernant le renouvellement de la constitution et nous avons poussé l’inconscience jusqu’à réélire Lévesque pour l’expédier pieds et poings liés, sans rapport de force, à la conférence constitutionnelle de 1981 avec les résultats que l’on sait. Même là, Lévesque a trouvé le tour de poser un geste durable. Il n’a pas signé cet accord et depuis 25 ans, aucun premier ministre du Québec, toutes allégeances confondues, n’a osé jongler avec la possibilité de parapher un tel document.

Madame Gagnon relève cependant avec justesse le sens démocratique de Lévesque et surtout cette fierté qu’il a contribué à insuffler, à cette confiance qu’il a cherché à nous communiquer en nous répétant : "Cessons d’avoir peur et faisons-nous confiance".

Le paradoxe pour Godbout et Lévesque, c’est qu’ils ont été des artisans involontaires de l’affaiblissement du Québec sur le plan constitutionnel. Ils furent deux véritables progressistes dans les affaires domestiques du Québec mais tous les deux furent des victimes de la manie centralisatrice du gouvernement fédéral. Madame Gagnon a certes soulevé un sujet intéressant mais, ignorance ou mauvaise foi, elle est loin d’en avoir fait le tour. Vraiment superficiel. Ça ne mérite pas la note de passage.

Gilles Ouimet
professeur d’histoire

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