Après l’échec d’une tentative de compréhension de Speak What comme si c’était un texte autonome et devant le silence gênant de l’auteur qui n’a pas répondu à mes questions légitimes, en toute logique, comme j’ai écrit ici que j’avais l’intuition que le poème de Marco Micone n’était peut-être pas le petit frère de Speak White mais son parasite, je suis dans l’obligation de m’expliquer.
La démarche même de pastichage m’oblige à mettre son texte en parallèle
avec le chef-d’oeuvre (1968) de Michèle Lalonde, la magnifique blonde, cet
archange de la nuit de la poésie.
Speak White, c’est l’ordre donné aux prolétaires "de Saint-Henri à St-Domingue" par les impéralistes anglais et américains, "de Westminster à Washington" : ce sont eux qui disent impérativement : "Speak white". A qui donnent-ils cet ordre de parler anglais ? Entre autres, à nous, les Canadiens français dont la langue est menacée en Amérique du Nord. "Nous sommes un peuple inculte et bègue "
Nous n’avons "que les chants rauques de nos ancêtres et le chagrin de Nelligan".
La langue anglaise "quelle admirable langue pour embaucher donner des ordres" pour parler "production profits et pourcentages" "pour acheter". L’anglais, speak white, "c’est une langue universelle" "comme à Wall Street". Quant à nous "rien ne vaut une langue à jurons" ; "notre parlure (n’est) pas très propre".
En parallèle à cette expression "Speak White" dont l’épaisseur historique est considérable et préexiste au poème de Michèle Lalonde, mais que le poème de Lalonde intègre parfaitement pour dénoncer l’impéralisme politique, économique et linguistique anglo-saxon sur lequel "le soleil ne se couche pas" dans un texte de protestation qui exprime la solidarité des Canadiens français avec tous les opprimés de la terre et qui annonce et souhaite leur révolte, vous avez l’expression "Speak What" (1989) qui vient de nulle part, qui n’a aucune épaisseur historique dont personne ne sait le sens exact et je me demande si l’auteur lui-même le sait puisqu’il n’a pas daigné l’expliquer et qui ne pourrait avoir pour fonction que de jeter de la dérision sur le poème de Michèle Lalonde en déformant son titre.
Qui dit Speak What ? L’Anglais dit : Speak White. Dans le texte de Micone : "Il est si beau de vous entendre parler de la Romance du vin et de l’Homme rapaillé", le "vous", ce sont les Québécois francophones. "Nous sommes cent peuples venus de loin", le "nous", ce sont les immigrants. Mais le "vous" n’est pas homogène. "Comment parlez-vous dans vos salons huppés vous souvenez-vous du vacarme des usines and the voice des contremaîtres you sound like them more and more." La bourgeoisie canadienne-française bilingue de Paul Desmarais à Laurent Beaudoin parle aussi anglais et ressemble à la bourgeoisie canadienne-anglaise : les deux bourgeoisies parlent "production, profits, pourcentages" et "personne ne vous comprend ni à St-Henri ni à Montréal-Nord". "Nous (les immigrants) y parlons la langue du silence et de l’impuissance", c’est-à-dire le français. Micone dit au "vous" : "Parlez-nous de votre Charte" ;"Imposez-nous votre langue". "Nous vous parlerons avec notre verbe bâtard et nos accents fêlés du Cambodge et du Salvador du Chili et de la Roumanie de la Molise et du Péloponnèse". "Nous sommes cent peuples venus de loin pour vous dire que vous n’êtes pas seuls." C’est ce que Micone identifie comme un appel à la solidarité entre les immigrants et les Canadiens français. Bien. Sauf que...
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Dans le texte de Micone, les immigrants sont dans la même situation de dominés que les canadiens-français à qui les Anglos veulent imposer la langue anglaise. La bourgeoisie québécoise veut imposer la langue française aux immigrants qui vont perdre leur langue maternelle (Micone a enseigné l’italien à Dawson). (Voyez Christine St-Pierre, émouvante d’ouverture, qui dit accepter qu’un Grec raconte des histoires en grec à la maison à son enfant avant de s’endormir... comme si les nationalistes menaçaient de l’interdire)
La Magna Carta des Anglais est mise en parallèle avec la Charte de la langue française.
Les francophones du Québec veulent imposer la langue française aux immigrants comme les Anglais veulent imposer la langue anglaise aux Canadiens français. Pour Micone, il y aurait donc un impérialisme canadien-français comparable à l’impérialisme anglo-saxon et les immigrants seraient ainsi dans la même position que les Canadiens français. La bourgeoisie canadienne-française est associée à l’impérialisme anglo-saxon. Pas surprenant que le marxiste Jean-Marc Piotte fasse l’éloge du texte de Micone qui serait ainsi un "poème de gauche" ce qui expliquerait qu’un gars comme Gaétan Dostie, un nationaliste de droite (évidemment), ne puisse le tolérer. Et le texte de Micone, paraît-il, selon ce grand critique Jean-Marc Piotte plus compétent en idéologie qu’en littérature, a mieux vieilli que le Speak White de Michèle Lalonde, ce qui n’est pas du tout mon avis.
Pour moi, "le poème" de Micone est parasitaire. Malgré ses bonnes intentions, il cherche à culpabiliser les francophones du Québec qui veulent intégrer les immigrants en les francisant. Ce texte dit de gauche est à la littérature québécoise l’équivalent du vote massif des anglos et des immigrants (pour le Non et) pour le Parti libéral de Jean Charest qu’ils maintiennent artificiellement au pouvoir (lire Jacques Noël). Solidarité je t’appelle, comme dit la chanson de Jacques Michel. On l’attend toujours...
Je terminerai par une citation capitale qu’on lit souvent en exergue du site Vigile.net et que Marco Micone et le citélibriste René-Daniel Dubois auraient avantage à méditer avant de traiter tous ceux qui ne pensent pas comme eux de crétins ou d’hurluberlus :
"Volonté de puissance chez les grands peuples, le nationalisme, chez les petits, est une volonté d’être." (Jean Bouthillette) Qui dit mieux ?
Robert Barberis-Gervais, Marie-Victorin, la veille de Pâques, 22 mars 2008
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —


