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« Quel est le sceau de la liberté acquise ?
Ne plus avoir honte de soi-même »
Friedrich NIETZSCHE
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Les temps sont difficiles. Nous voyons la montée des marchées émergents et nous, citoyens d’un État moderne en Amérique française, nous remettons en question nos acquis les plus précieux. L’égalité homme-femme n’est plus assurée, la solidarité n’est plus une priorité, la langue de la majorité est baffouée, les luttes syndicales, qui ont permis notre prospérité, font partie du passé et la rigueur de nos institutions, résultat d’un héritage religieux, a presque disparu. Or, si les temps semblent difficiles, si les médias insistent pour voir des conflits de générations, c’est en grande partie parce que nous renonçons à assumer la responsabilité que nous avons envers nous-mêmes.
Ce texte, dans la lignée des précédentes contributions à la psychologie politique, veut étudier le repliement qui embrasse la société québécoise afin d’en connaître l’origine. À titre d’hypothèse, nous chercherons une réponse du côté des formes langagières d’effacement de soi conduisant au manque d’assurance et au refus de la responsabilité. Si le mot responsabilité signifie encore « tenir parole », « faire ce que l’on a dit » ou « assumer notre parole donnée », alors c’est à l’étude de notre parole qu’il faut s’attaquer. Ce faisant, nous verrons que la tendance à l’effacement de soi de nombreux Québécois, qui poursuivent sans le savoir la construction de la cage, relève d’un rapport trouble qu’ils entretiennent avec leur propre langue.
La difficulté de contrôler la parole : un traumatisme historique ?
La parole est l’expression de l’intériorité de la personne qui parle. Bien parler, c’est maîtriser toutes les modalités d’expression de la langue : trouver le ton juste, avoir un bon débit, suivre un rythme, savoir accentuer et prononcer, assurer les accords et les liens entre les mots et les phrases, respecter les silences, etc. Une personne qui respecte ces modalités, on en conviendra, parle bien et est agréable à entendre.
Cependant, il est difficile de respecter ces modalités et nombreux sont les citoyens qui, malheureusement, n’arrivent pas à contrôler l’émotion qui préside à leur parole. Ils demeurent vulnérables si, issue d’une frustration quelconque, l’émotion qui doit servir à parler vient détruire la parole. Car on sait que les Québécois, historiquement, ont vu leur parole réprimée, interdite et que la résistance passive à l’assimilation des Canadiens français explique en partie le manque d’assurance des locuteurs québécois. Les Anglais ont tout fait pour baillonner nos descendants « sans langue et sans culture », ce qui a laissé des traumatismes dans notre rapport imaginaire à notre langue. Or si l’on ne réussit plus à donner à notre parole sa pleine valeur, à reprendre confiance en notre langue, on risque de parler pour bavarder, se dénigrer avec nos propres mots ou crier, ce qui n’est pas bien parler. Il faut rappeler à tous que maîtriser l’émotion peut conduire à une parole véritable. Si nous parlons bien et que nous nous respectons, nous voudrons « tenir parole » et devenir responsables, c’est-à-dire passer de la parole aux actes.
Assurer sa parole ou s’effacer dans le consensus ?
Ce n’est certes pas un hasard si nous avons souvent le sentiment que les Québécois parlent beaucoup, critiquent, c’est-à-dire qu’ils prennent une douce revanche sur les tentatives d’assimilations du passé, mais qu’ils ne font rien concrètement. En fait, tout le monde blâme tout le monde, tout le mode en parle et tout le monde veut, en même temps, s’entendre avec tout le monde. Peut-être devrions-nous apprendre à utiliser la parole moins souvent, mais plus efficacement. Car le but de la parole est de convaincre et d’agir, non pas de parler par manque d’amour, d’affection ou de reconnaissance. Le temps du consensus servant de moyen de défense devrait laisser place au temps de la parole assumée, de la parole qui existe sans l’aide des autres.
Le besoin québécois de s’excuser pour parler…
On ne s’étonnera pas ici si la recherche absolue du consensus et le manque de reconnaissance ont poussé plusieurs d’entre nous à s’excuser avant de parler. Au Québec, trop de citoyens s’excusent à tort et à travers. On dirait qu’ils ont peur de déranger et qu’ils ont honte de prendre la parole. Non seulement s’excusent-ils sans raison (ils n’ont pas fait de faute), mais ils disent ce qui ne se dit pas. En français, en effet, pour réparer un tort avéré, on dit « excusez-moi » ou « veuillez m’excuser ». Ce « Je m’excuse » à tous les trois mots à de quoi décourager les interlocuteurs les plus patients. Ce « Je m’excuse » québécois est un solécisme, c’est-à-dire une impropriété de la langue. Or, puisqu’ils s’excusent à partir du Moi (ils disent aussi et un peu maladroitement Moi et l’autre… ) et que s’excuser pour placer un mot est absurde, ils sont impolis et attirent le rire général. D’ailleurs, historiquement, nos grands chanteurs de folklore, au lieu de s’excuser seulement pour parler, terminaient aussi certaines chansons traditionnelles par le fameux « excusez-là », expression plus qu’honnête devant traduire une faute, celle d’avoir mal interprété une chanson, sinon celle d’avoir osé prendre la parole en public… et d’avoir dérangé ! C’est ainsi que les Québécois, à même leur utilisation des mots, sont forcés de rire, de rire d’eux-mêmes, et par extension de rire de tout le monde sans distinction. Cette forme d’effacement de soi, assez bien enracinée sur tout le territoire, en appelle au moins deux autres.
L’effacement de soi dans l’humour généralisé
Si plusieurs d’entre nous ne font pas de blagues pour dénouer une situation tendue, mais parce que, ayant peur de décevoir ou de blesser (ils ne connaissent pas d’autres manières d’entrer en relation), alors l’humour vient s’imposer comme le mode d’expression privilégié du peuple. Or l’humour, on le sait, est l’aveu par le langage que les choses ne peuvent plus changer. Libérateur du prisonnier, l’humour peut devenir le synonyme de l’abdication devant une situation trop complexe ou trop difficile à maîtriser. Quand on ne sait plus quoi faire ou que l’on est incapable d’agir, alors on s’efface avec succès dans l’humour, qui est le symbole le plus clair de l’ajournement que l’on prend avec soi-même. Ainsi compris, l’humour généralisé retarde la période du « sursaut » et réduit à néant les dernières possibilités de libération de la parole et du peuple.
L’intérêt croissant pour le discours des autres
Il va de soi que le peuple qui accepte de s’excuser aux trois mots pour parler et qui rit sans cesse pour oublier son incapacité à choisir son avenir, sera pacifique et trouvera ses modèles à l’extérieur de lui-même. En effet, quand on a appris à se moquer de soi, les autres peuples, par projection inconsciente d’un idéal, apparaisent supérieurs et plus puissants que le nôtre. Ce n’est peut-être pas un hasard si la société québécoise, préférant noyer ses derniers échecs politiques dans les grands festivals d’humour, s’intéresse toujours plus aux autres et qu’elle s’efface toujours plus elle-même. C’est que l’intérêt croissant pour les autres, loin d’être le signe d’une haute culture, un attrait nouveau pour les voyages ou l’effet d’une mondialisation, ressemble étrangement, vu du Québec, au goût de partir et de quitter définitivement la terre qui fait souffrir. Ce goût de partir dans le sud et de vivre à la manière des Américains, immortalisé dans la caricature québécoise d’un passionné serviteur d’Elvis inculte, n’est possible qu’à partir du moment où l’on ne comprend plus la langue que l’on parle et que l’on éprouve secrètement la honte d’être petit, faible et replié.
La fusion définitive dans l’anglophilie mondiale
Lorsque l’on s’intéresse plus aux autres qu’à soi, à l’autre langue plus qu’à la sienne, on s’est déjà abandonné et l’on a abdiqué notre responsabilité de s’auto-gouverner. Il est alors logique que l’on cherche à se fusionner impatiemmment dans la marée montante. La mode de l’anglais comme langue de la mondialisation conduit plusieurs d’entre nous à une anglophilie, c’est-à-dire une affection pour l’anglais, une langue que nous croyons bien connaître. Ainsi, on dira que l’effet de cette anglophilie, de plus en plus visible et audible depuis Montréal, correspond à l’effacement de la majorité incapable de défendre sa langue. Certes, les vieux éléphants à la mémoire longue diront que le phénomène n’est pas nouveau et ils auront raison. Qui ne se souvient pas de ces scènes troublantes lorsque, en 1950, un anglophone arrivait dans un village et que toutes les âmes se précipitaient pour l’accueillir en… anglais ! Au lieu de se tenir debout, de tenir parole, les habitants se battaient plutôt entre eux pour savoir qui était le plus billingue du village. L’effacement de soi, on le voit désormais, n’est pas une réalité nouvelle, ni la marque d’un recul, mais le marqueur d’un cycle historique.
Sur l’éternel retour du même...
On reconnaîtra ici la répétition du cycle, l’éternel retour du même. On reconnaîtra toute la difficulté du dégagement psychologique du prisonnier. Or, il n’en demeure pas moins que la majorité francophone court le risque, si elle ne réalise pas de sursaut positif bientôt, d’assister à sa propre désolation dans trois ou quatre générations tout au plus. Elle sera alors devenue « autochtone » à l’égard d’elle-même mais, contrairement aux communautés autochtones qui cherchent un sens dans l’augmentation des naissances, elle l’aura choisie elle-même, librement, sans contrainte…
Il importe donc de commencer à déjouer les effets de cette mécanique puissante avant que la construction de la cage soit trop avancée. Cela signifie que les grandes qualités du peuple québécois – le goût de la discussion, l’humilité, l’humour, l’ouverture, etc – pourraient très bien conduire à la désolation si elles ne sont plus associées à un impératif de redressement.
Dominic Desroches
Département de philosophie / Collège Ahuntsic
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