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Les rois sont nus
Joseph Facal
Le Journal de Montréal
mercredi 29 mars 2006


Avez-vous vu ces centaines de milliers de jeunes manifestants dans les rues de France ? Bof, direz-vous. Pas du tout. Il se passe en ce moment chez nos cousins des choses terriblement révélatrices de notre époque et qui nous concernent.

À première vue, l’affaire semble simple. Depuis des années, la France a un taux de chômage qui reste obstinément au-dessus de dix pour cent, ce qui est calamiteux pour un pays de son rang. Pourquoi ? Parce que les entreprises n’embauchent pas. Pourquoi n’embauchent-elles pas ? Parce que les risques associés à l’embauche d’un jeune ne valent pas ce qu’il pourrait rapporter.

En quoi l’embauche d’un jeune est-elle risquée ? demanderez-vous. Pour faire courte une longue histoire, disons qu’en France le droit au travail a été poussé si loin qu’il est extraordinairement difficile de congédier un employé qui ne donne pas satisfaction. Loin de vouloir démanteler tous les droits acquis, le gouvernement a simplement voulu qu’il soit plus facile de congédier un jeune de moins de 26 ans pendant les deux premières années de son contrat avant que son emploi ne devienne permanent. Le ciel lui est alors tombé sur la tête.

Les jeunes sont descendus dans la rue par centaines de milliers. Les centrales syndicales ont senti la faiblesse du gouvernement. Pour améliorer leur rapport de force sur d’autres questions, elles se sont jointes au mouvement. Résultat : la France est aujourd’hui paralysée.

Les manifestants, qui n’ont pourtant pas l’âge d’être nostalgiques, ressortent les slogans de mai 68 scandés par leurs parents. Petite différence : en mai 68, les manifestants voulaient que les choses changent. Leurs enfants manifestent aujourd’hui pour que les choses ne changent pas. Pour empêcher que l’on fasse ce qu’il faut pour baisser le chômage.

Et nous là-dedans ?

On sent bien que la permanence d’emploi sert de véhicule pour exprimer deux choses. Dans le fond, les manifestants crient leur inquiétude face aux changements brutaux que notre époque nous impose et qui nous déboussolent. Mais ils expriment aussi un gigantesque ras-le-bol contre leurs élites politiques, qui n’arrivent pas à leur proposer un projet collectif qui fasse sens dans ce nouveau monde. Il y a de cela aussi dans le Québec d’aujourd’hui.

Par crainte de ce monde incertain, les gens se cramponnent très normalement aux protections qu’ils ont. C’est un réflexe naturel, mais qui peut devenir irréaliste et même nuisible. Les élites politiques, elles, nient la nouvelle réalité parce que la fuite en avant est payante à court terme, ou alors, quand elles décident d’agir, n’arrivent pas à convaincre. Elles paient le prix pour des décennies de petite politique qui ont nourri notre cynisme.

Mais pourquoi est-ce que le monde nous semble déboussolé et la classe politique impuissante ? D’abord, la mondialisation fait que les décisions économiques les plus importantes se prennent maintenant à une échelle planétaire. Elle enlève donc énormément de pouvoir aux politiciens locaux. Comment pourraient-ils protéger nos emplois quand d’autres, à l’autre bout de la planète, acceptent de faire le même travail que nous pour dix fois moins cher ?

La deuxième raison, c’est que la science progresse plus vite que notre réflexion éthique sur les bonnes manières de nous en servir. Pensez à la vache folle, aux OGM, au réchauffement de la planète. Nous sommes effrayés par la puissance que nous avons créée, et qui semble aujourd’hui nous échapper et se retourner contre nous. Le message des écologistes porte parce que nous nous sentons comme des apprentis sorciers.

Finalement, nous ne savons plus exactement où sont le bien et le mal. Avant, l’Église nous disait comment et quoi penser. Aujourd’hui, il faut se construire sa propre morale. On confond le droit de chacun à son opinion avec l’idée fausse que toutes les opinions se valent.

Dans ce monde nouveau, il faudra inventer une façon nouvelle de faire de la politique.

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