Les risques de la simplification

Le Devoir
vendredi 18 janvier 2008

Dans un article publié cette semaine dans Le Devoir, Alain-Michel Ayache tente de démontrer, en reprenant des arguments directement sortis du lexique néoconservateur de l’administration Bush, que l’Iran représente une menace à la sécurité internationale. Il est important de remettre en perspective certains arguments avancés par l’auteur.

Premièrement, en ce qui concerne les manoeuvres iraniennes dans le golfe Persique [...], l’administration Bush ne nous a toujours pas donné l’heure juste à propos de ces événements, même si les derniers rapports semblent soutenir la thèse d’une erreur d’analyse de la part des militaires américains.

En deuxième lieu, même s’il est indéniable que l’Iran développe à l’heure actuelle un programme nucléaire et que ce pays a montré d’inquiétants signes de militarisation, Téhéran affirme que ce programme est de nature civile. À ce jour, personne n’a pu démontrer le contraire. D’ailleurs, aucune contrainte internationale n’empêche l’Iran d’aller de l’avant avec un tel type de programme, comme le stipule l’article IV du Traité de non-prolifération nucléaire. Par ailleurs, un important rapport de la CIA estimait le mois dernier que l’Iran avait suspendu son programme nucléaire militaire en 2003, fait que M. Ayache a omis de mentionner dans son article.

Quel danger iranien ?

De surcroît, affirmer que le programme iranien est à l’origine de la course nucléaire dans laquelle se sont lancés les pays arabes est une erreur. Les pétromonarchies du golfe Persique souhaitent posséder l’énergie nucléaire civile pour la même raison que l’Iran, soit devenir des puissances énergétiques à plus d’un égard et ainsi subvenir à leurs propres besoins afin de pouvoir exporter une plus grande quantité de pétrole.

Dans le même ordre d’idées, il est difficile de croire qu’un pays comme l’Algérie, avec une population presque entièrement de confession musulmane sunnite, situé à plus de 6000 kilomètres de l’Iran, puisse percevoir le régime chiite de Téhéran comme une menace, provoquant ainsi sa nucléarisation. Les contrats signés entre Paris et Alger semblent donc, a priori, n’avoir pas ou peu de lien avec le « danger iranien ».

Troisièmement, affirmer qu’une éventuelle puissance de frappe nucléaire se retrouverait entre les mains du président Mahmoud Ahmadinejad trahit une méconnaissance flagrante. Si jamais l’Iran se dote de l’arme nucléaire, elle serait sous le contrôle (tel l’ensemble des pouvoirs importants) du guide suprême de la Révolution, l’ayatollah Ali Khamenei. Or les Américains (et le monde) connaissent bien l’ayatollah et son conservatisme politique, ce qui contribuerait au contrôle de cette situation, à mon avis improbable.

De trop fortes accusations

Il ne faut pas oublier que l’Iran n’est pas entièrement dirigé par Ahmadinejad, ce dernier n’étant qu’un pion parmi tant d’autres dans le très complexe échiquier politique iranien. Par ailleurs, sans entrer dans les détails de la politique intérieure iranienne, Ahmadinejad commence à perdre des plumes devant l’élite dirigeante iranienne, autre bonne nouvelle susceptible d’apaiser les maux de tête de Washington.

Avancer que « le tandem Téhéran-Damas représente l’axe du mal par excellence pour la déstabilisation tous azimuts de la région » est une accusation très forte. Si on parle de déstabilisation du Moyen-Orient, le conflit israélo-palestinien, la guerre civile irakienne et l’imbroglio kurde ne sont pas nés des actions de ce fameux « axe du mal ». Même si Téhéran et Damas jouent leurs cartes dans le jeu régional, ils le font au même titre que tous les autres acteurs, notamment les États-Unis.

En dernier lieu, regardons de plus près la politique d’endiguement pratiquée par les États-Unis envers l’Iran. Après examen, plusieurs facteurs indiquent qu’elle ne fonctionne pas, non seulement parce que le Pakistan n’est pas en mesure de jouer un rôle dans ce projet mais bien parce que la majorité des voisins de l’Iran ne veulent pas participer à cette infructueuse politique.

Aux frontières

Commençons par la frontière ouest : même si la présence militaire américaine en Irak est imposante, les États-Unis ont beaucoup de difficulté à calmer la guerre civile qui fait rage dans le pays. L’élite politique iranienne y voit plutôt une superpuissance embourbée à sa frontière.

Au nord-ouest, la Turquie semble vouloir être beaucoup plus conciliante avec son voisin. En effet, 30 % de la consommation turque de gaz naturel provient de l’Iran. Ankara ne peut et ne veut pas avoir de mauvaises relations avec Téhéran. Sans compter que le parti islamiste modéré AKP, au pouvoir en Turquie depuis 2002, ne perçoit pas l’Iran comme une menace.

À la frontière nord, l’Arménie ne se trouve pas dans le camp opposé aux intérêts de l’Iran. Dès la création de l’Arménie, en 1991, Téhéran a entretenu d’excellents rapports politiques, économiques, énergétiques et culturels avec son voisin chrétien. Ceci fait partie d’une politique iranienne plus globale visant la création d’un axe Moscou-Erevan-Téhéran qui, jusqu’à maintenant, semble porter fruit.

Au nord-est, le même scénario se répète avec le Turkménistan. En effet, ce pays utilise l’Iran comme voie d’acheminement pour son gaz naturel, principalement grâce à un gazoduc construit en 1998. Encore une fois, les dirigeants turkmènes ne conçoivent pas leur voisin méridional comme un danger mais plutôt comme un allié, encore en tandem avec la Russie.

Analyser sans simplifier

Du côté sud, les pétromonarchies semblent sceptiques elles aussi. En effet, celles qui n’ont pas une grande population chiite, comme le Qatar, les Émirats arabes unis et même l’Arabie saoudite, ne voient pas de menace venant de Téhéran. Au contraire, elles s’opposent à d’éventuelles frappes militaires américaines contre l’Iran, car celles-ci mettraient en péril le très fructueux commerce entre les deux rives.

Tout compte fait, il est préférable de ne pas simplifier la situation très complexe au Moyen-Orient en mettant en avant une thèse rappelant celle que nous ont servie les officiels de l’administration Bush pour justifier l’intervention en Irak. Lorsqu’elle est analysée de manière superficielle, la politique étrangère iranienne peut effectivement sembler menaçante. Toutefois, une étude plus poussée peut démontrer que les dirigeants politiques iraniens sont parmi les plus pragmatiques de cette région instable.

***

Sam Razavi, Étudiant à la maîtrise en science politique à l’Université du Québec à Montréal, l’auteur s’intéresse à la politique étrangère iranienne.

- source

Suggérer cet article par courriel
Géopolitique - Le nucléaire iranien
Une paix fragile

Financement de Vigile

N’hésitez pas à contribuer à sa production

Joignez-vous aux Amis de Vigile

Objectif 2014: 60 000$
16 360$  27%
Paiement en ligne
Don récurrent

Contributions récentes :

  • 14/09 Benoit Mailhot : 50$
  • 14/09 François Ricard : 20$
  • 14/09 Jean-Marc Southiere: 50$
  • 14/09 Charles Duhamel : 50$
  • 14/09 Dale Rondeau : 25$
  • 14/09 Réal Ouellet : 100$
  • 14/09 Manon Arsenault : 25$
  • 14/09 Michel Charlebois : 40$

Toutes les contributions

Merci beaucoup!