Religion, politique et espace public

Les révolutions en deux langages

lundi 6 juin 2011

William F. Vendley - Secrétaire général de Religions for Peace - Quelle place la religion occupe-t-elle dans l’espace public ? Le Devoir termine ici la publication de textes proposés par l’Alliance des civilisations des Nations unies avec la série . D’éminents experts du monde entier ont livré leurs positions relatives à l’engagement de la religion dans la vie politique et publique. Simultanément au Devoir, d’autres journaux du monde entier publient ces analyses, l’Alliance de l’ONU ayant souhaité avec cette initiative intensifier le rôle constructif des médias dans l’amélioration de la compréhension par le public des débats qui divisent l’opinion.

Le vénéré Tep Vong, patriarche suprême de la communauté bouddhiste au Cambodge, s’est rendu à Jaffna, au Sri Lanka, au milieu de la récente guerre civile. Dans une ville meurtrie et en état de siège, il s’est joint à d’autres, bouddhistes, hindous, musulmans et chrétiens, dans le but de trouver une issue pacifique à ce violent conflit séparatiste. La force de sa calme détermination bouddhiste était sans équivoque. Pourtant, il n’a jamais cité un seul verset bouddhiste. Plutôt, il s’est exprimé dans le langage ordinaire le plus simple.

Qui eût cru que le fait de parler deux langages est révolutionnaire ? Il l’est. Les preuves sont partout, pour qui veut ouvrir les yeux : les zones de guerre, les lieux d’extrême pauvreté et les quartiers ordinaires. La révolution que nous évoquons est la croissance de l’action multireligieuse fondée sur des significations religieuses anciennes et des façons nouvelles de communiquer à travers les frontières des religions. Oui, les forces religieuses fanatiques font les gros titres, mais la grande histoire est que les communautés religieuses collaborent activement à une échelle qui était inimaginable il y a seulement 50 ans. Les communautés religieuses se serrent désormais les coudes sur la ligne de front des défis d’aujourd’hui. La coopération multireligieuse est la tendance ; elle se renforce.

Un nouveau « bi-linguisme »

Que se passe-t-il ? Les communautés religieuses ont-elles décidé de brouiller leurs identités distinctives, d’abandonner leurs différences doctrinales et de se délester du transcendant pour devenir des organisations purement humanistes ? Peu probable. Elles tiennent fermement à définir leurs différences à la lumière de la transcendance. Mais elles oeuvrent également ensemble. Ce qui est révolutionnaire, c’est le maintien des deux ; les réelles différences religieuses et la coopération positive, sur une échelle toujours plus large. Un des moyens de comprendre la révolution en cours réside dans le fait que les communautés religieuses d’aujourd’hui sont de plus en plus « bi-lingues ».

Ce nouveau « bi-linguisme » est illustré par une image double : vous souvenez-vous d’un Martin Luther King prêchant devant une petite église chrétienne sur le fléau du racisme ? Pour convaincre, il a employé le langage du christianisme, à savoir ses écritures, ses images, ses théologies, ses prières et autres coutumes. Il a parlé en chrétien aux chrétiens dans leur propre langage religieux.

Ensuite, suivez le Dr King au Lincoln Memorial où il s’est exprimé avec conviction sur le racisme devant des centaines de milliers de personnes, dont certaines avaient d’autres croyances religieuses ou n’en avaient pas du tout. Le Dr King est resté le même homme de religion. Il n’a pas changé alors qu’il se rendait de l’église à cette avenue. Mais sur l’avenue, il ne pouvait pas répéter le sermon donné dans la petite église. De nombreuses personnes réunies sur cette place ne parlaient pas la langue de son église. À la place, le Dr King s’est exprimé dans la langue de la place publique. Il a augmenté les titres de participation publique pour faire écho à son sacerdoce enraciné dans la religion. Il n’a jamais cessé d’être un croyant, mais dans des circonstances différentes, l’église et la place publique, il a exercé son sacerdoce ancré dans la religion de deux manières distinctes. Il était religieusement « bi-lingue ».

Deux langues irremplaçables

Aujourd’hui, de plus en plus de communautés religieuses apprennent vite à devenir « bi-lingue ». Elles s’en tiennent à leur propre langage religieux dans les échanges et l’action au sein de leur communauté et, au-delà de leurs frontières communautaires, emploient le langage public aux mêmes fins.

Le Dr Mustafa Ceric, grand mufti de Bosnie-Herzégovine, a dirigé sa communauté islamique dans les efforts de rétablissement et de réconciliation après le profond traumatisme causé par la guerre civile. Pour ce faire, il a d’abord oeuvré en tant que musulman parmi les musulmans, en utilisant les richesses du langage islamique, notamment ses écritures et ses traditions. Mais avec le cardinal Puljic de l’Église catholique romaine, le métropolite orthodoxe serbe, Nikolaï, et le dirigeant juif, Jakob Finci, il a également oeuvré dans une langue publique commune pour exposer à la nation meurtrie une vision commune de l’unité qui appelait tout un chacun à l’action. Au lendemain de la période douloureuse de la guerre, le « bi-linguisme » a permis de libérer le pouvoir de coopération de chaque communauté religieuse pour la construction de la nation.

Tant le langage religieux sectaire que le langage public resteront irremplaçables pour les communautés religieuses sur notre planète mondialisée. Aucun des deux ne peut être fondu dans l’autre sans que soit affaiblie la capacité d’une communauté religieuse à connaître et à agir selon son potentiel le plus important pour servir dans le monde pluraliste d’aujourd’hui.

Une révolution est en cours, car de plus en plus de communautés religieuses ont acquis la remarquable capacité de passer du langage du temple, de la synagogue, de la mosquée, de l’église ou du gurdwara à la langue de la place publique. Le discours dans ces deux formes de langage sera indispensable à l’instauration d’une diversité de communautés religieuses composées de membres avertis, disposant de sensibilités morales durables, ainsi qu’à l’établissement, dans le même temps, d’un cadre commun de collaboration entre nous tous pour relever les défis mondiaux qui nous interpellent aujourd’hui.

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William F. Vendley - Secrétaire général de Religions for Peace


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