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Dans la dernière livraison du magazine L’Actualité, l’écrivain Jacques Godbout s’est dit inquiet pour l’avenir du Québec. La virulence des réactions suscitées par ses propos donne à penser qu’il y a peut-être anguille sous roche.
Jacques Godbout n’y est pas allé avec le dos de la cuiller. L’élan de la Révolution tranquille, dit-il, s’est épuisé. La tribu canadienne-française ne fait plus d’enfants. Sa culture se meurt. La langue française est menacée. Certaines religions veulent s’imposer de force dans un Québec qui s’est voulu laïc. Et Godbout s’en désole, estimant avoir fait ce qu’il avait à faire.
Il est vrai que son propos est morose et suinte la nostalgie. Il affirme plus qu’il ne démontre. Des propos aussi lourds auraient gagné à être développés dans un long article plutôt que dans une courte entrevue. On peut aussi, à bon droit, être parfaitement en désaccord avec plusieurs de ses affirmations.
Si, par exemple, l’élan de la Révolution tranquille s’est estompé, c’est tout simplement, je crois, parce que les buts poursuivis, à l’époque, ont été largement atteints. Non, la culture québécoise n’est pas en train de mourir. C’est une certaine culture traditionnelle, essentiellement canadienne-française, qui s’efface au profit d’une culture moins homogène, métissée, mais indiscutablement québécoise. Oui, la langue française est et sera toujours fragile en Amérique, mais elle l’est infiniment moins que jadis. Ceux qui sont, aujourd’hui, dans la quarantaine ont aussi connu une précarité professionnelle qui laissait moins de temps pour rêver. Mais rassurons-nous : le Québec sera encore là en 2076.
Feu à volonté
Tout cela se discute sereinement. Mais on s’est plutôt empressé de faire passer Godbout pour un vieux grincheux réactionnaire, alors que toute sa vie témoigne du contraire. C’est effectivement plus commode que de se frotter à la partie de son propos qui dérange parce qu’elle nomme des choses que nous sentons bien, mais dont nous n’osons pas discuter. J’ai même lu quelque part qu’il méprisait les jeunes, alors qu’il dit simplement avoir du mal à comprendre leur sensibilité. Dans une société petite et tricotée serré comme la nôtre, qui doute facilement d’elle-même et dont les succès collectifs sont récents, on n’aime pas du tout que quelqu’un montre du doigt nos failles et nos malaises.
Prenez par exemple l’immigration. Je ne connais pas une seule personne intelligente et bien informée qui ne reconnaisse pas les bienfaits de l’immigration. Mais il faudrait être aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas voir le trouble de tous ces Québécois de souche qui, après s’être fait dire pendant quarante ans que leur religion devait devenir une affaire strictement privée, ouvrent leurs bras aux immigrants, pour ensuite découvrir que des minorités militantes au sein des nouvelles communautés veulent agressivement imposer leur religion sur la place publique. À partir de quand un accommodement cesse-t-il d’être raisonnable ? Au royaume des bons sentiments, de la rectitude politique et du jovialisme amnésique, c’est à ses risques et périls que l’on aborde ces questions.
Personne ne nie non plus le dynamisme et le talent des jeunes Québécois d’aujourd’hui. Mais leur poids démographique, et donc politique, est et restera faible. Pourquoi pensez-vous que le Québec est obsédé par la santé ? Pourquoi le remboursement de la dette se heurte-t-il à autant de résistances ? Il est vrai que le Québec n’est pas la seule société en crise démographique, mais on conviendra que les Japonais, les Espagnols ou les Italiens ont des réservoirs démographiques que nous n’avons pas.
Jacques Godbout a bien sûr manqué de prudence et de retenue. Le Québec d’aujourd’hui est une formidable réussite quand on regarde le chemin parcouru. Mais il s’est modernisé si rapidement et si radicalement que furent balayés des points de repère qui nous font cruellement défaut, aujourd’hui, et auxquels nous substituons souvent des clichés à la mode en les tenant pour des valeurs solides.

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